« Les pauvres sont naturellement écologistes »

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Jackson Thelemaque / crédit photo : Yslande Bossé


Discussion avec l’auteur et musicien Jackson Thelemaque, qui a publié en décembre 2018 aux éditions La Tête Ailleurs, son deuxième conte,
Le Seigneur des mouches (illustré par Maya Mihindou). Un texte instructif et drôle qui interroge entre autres notre vision de l’écologie à l’aune des grands défis attendant l’époque actuelle.

D.É.L.I.É.E : « Je ne vais pas utiliser dans mon histoire les habituels appels au conte. Cric, Crac, misticric, misticrac, il était une fois, il y a bien longtemps »…
Cette phrase est prononcée par Le Seigneur des mouches lors de sa première rencontre avec les enfants. Pour les lecteurs qui vous connaissent, on comprend que vous faites ici, un clin d’oeil à votre premier conte Neg fey (2017). Pourquoi cette adresse au lecteur ? Décririez-vous Le Seigneur des mouches comme un conte à part entière ?

Jackson Thelemaque : Avant qu’il y ait des genres littéraires, c’est le conte qui dominait. Un roman peut être un conte long. Une nouvelle peut-être un conte, un peu plus courte qu’un roman. Pour moi, Le Seigneur des mouches est un conte comme je considère toute histoire comme un conte. Dans différents endroits de la planète, on est habitué à ce que les contes soient toujours racontés sur le même schéma. En Haïti, où je suis né, les histoires commencent souvent par “Cric-Crac”, aux Antilles aussi – ça fait partie de ce que j’entendais dans mon enfance. Pour Neg fey, j’avais emprunté ce style là d’appel au conte. Avec Le Seigneur des mouches, j’ai créé un personnage qui se veut moderne, qui est un peu moins folklorique que Neg Fey, celui qui soigne par les feuilles. C’est pour ça, que le personnage du Seigneur des mouches se moque un peu de ces choses là en disant “Je ne vais pas utiliser les habituels appels au conte etc”.


D.É.L.I.É.E : Dès le début, la morale est exposée. Le narrateur confesse :
« La morale de cette histoire, c’est que le bien, ou plutôt le bon côté des choses, finit toujours par l’emporter ». Juste après, le personnage principal pose une question à sa maman : « Mais d’où vient le mal ? ». Quel sens donnez-vous au mot mal ici, qui apparaît d’ailleurs plusieurs fois dans le livre ?

Jackson Thelemaque : Dans les domaines dans lequel je travaille, la musique et l’écriture, on agit souvent avec notre imaginaire d’enfant. En Haïti, le côté bien/mal est un message qui est beaucoup diffusé en raison de l’importance de la croyance religieuse dans le pays. On nous fait même peur parfois de manière très déraisonnable avec cette idée du mal. En France, il y a beaucoup de croyances mais les gens ne réfléchissent pas beaucoup sur leurs significations. Avec ce conte, j’ai essayé de créer une histoire qui interroge justement les croyances. Si Dieu est bon, il ne peut pas créer des personnes qui vont nuire à la nature.
En ce moment, on parle beaucoup de fin du monde, les non croyants également. Peut-être que l’enfant dans cette histoire voit beaucoup de choses mauvaises autour de lui. Le fait que sa maman lui raconte une histoire qui finit bien le pousse à lui demander alors d’où vient ce mal. Dans ma tête, j’imagine que le mal vient du mauvais côté de l’humain. Mais, et c’est ce qu’ajoute la maman, quand le mal vient de la nature, les humains peuvent toujours y faire face.

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D.É.L.I.É.E : C’est une grande question pour débuter un conte qui s’adresse aux enfants, non ?
 

Jackson Thelemaque : Je crois en l’intelligence des enfants. Ils posent parfois des questions extrêmement précises et philosophiques. Et souvent, pour les adultes, il est impossible de trouver une réponse. Je voulais faire parler cet enfant par rapport à tout ce qu’on vit et tout ce qu’on entend. Les enfants sont très sensibles. Ils sont au courant de beaucoup de choses, aujourd’hui, ils sont accaparés par les écrans. Donc j’avais envie de faire poser cette question à l’enfant.

« Les enfants ont moins de frontières mentales que les adultes »

D.É.L.I.É.E : Le Seigneur des mouches ne parle qu’aux enfants. Seuls les enfants le voient et peuvent communiquer avec lui. Pourquoi ?

J.T : Pour lui, il n’y a que les enfants qui peuvent comprendre le message qu’il veut délivrer. Il estime que les enfants parlent la même langue que lui, qu’ils ont moins de frontières mentales que les adultes. Et, il pense aussi que seuls les enfants vont pouvoir changer le monde. Le Seigneur des mouches essaye de s’adresser aux gens en prenant en compte comment ils étaient avant qu’ils n’y aient toute ces séparations entre nous, avant toutes ces frontières. C’est pour cela que dans l’histoire, le personnage de l’enfant est sans sexe, sans genre. On ne sait s’il s’agit d’une fille ou d’un garçon. Le Seigneur des mouches, je l’ai créé ici en Europe. C’est comme s’il voulait prévenir les Européens de quelque chose, donc il s’adresse à leurs enfants. Et c’est eux qui vont apporter la nouvelle aux adultes du monde entier.

D.É.L.I.É.E :  Le Seigneur des mouches demande aux enfants d’adresser un message aux parents : « Il faut savoir changer pour rester. » Ça sonne comme une sorte d’avertissement, non ?

JT : Lorsque le personnage dit cela, il est en train d’expliquer certaines choses aux enfants, il les interroge, leur lance aussi des devinettes. Et puis, il leur révèle enfin un message très important à apporter aux parents. Cette chose, c’est le changement. Aujourd’hui, on entend beaucoup parler de changement, certaines personnes demandent même aux gens de changer leurs habitudes, leurs modes de vie, leurs manières de consommer etc. Mais que font-elles ces personnes pour elles, changer ? Qu’est-ce que le système fait pour changer ? Comme je vis en Europe, et que j’écris avec mon environnement, j’imagine les enfants dire à leurs parents : “Il faut savoir changer pour rester”. Changer, c’est-à-dire, peut être, partager, reconnaître des erreurs pour pouvoir avancer. Si les gens comprennent changer dans ce sens là, alors, je pense qu’on pourra retrouver un certain équilibre dans le monde.

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« L’écologie, ce n’est pas seulement le film Demain »


D.É.L.I.É.E :  Le Seigneur des mouches est présenté comme un conte écologique. Le livre est largement consacré à la question environnementale. Qu’est-ce que l’écologie pour vous ?

JT : Pour moi, c’est une notion qui interroge la question de l’équilibre. J’ai grandi dans un village, et petit j’avais une chèvre. Mon grand-père, qui vivait de la terre avait l’habitude de regarder le ciel pour savoir à quel moment il fallait mettre la graine dans la terre. Il était naturellement écologiste parce qu’il n’avait pas le choix. Quand tu vis dans la plus grande capitale du monde et que tu as des nouveaux produits qui arrivent tous les jours, dès ton plus jeune âge, tu es conditionné à être un consommateur, et donc, en effet, quelquefois c’est un peu dur d’être écologiste. Quand l’écologie devient un business, et qu’elle est toujours vu à travers un seul point de vue, ça ne va pas. J’aimerai bien qu’on écoute d’autres gens parler d’écologie. Que l’on écoute par exemple, les Haïtiens. Quel est leur vision de l’écologie? J’aimerai que l’on écoute les Sénégalais, les Béninois… L’écologie ça nous concerne tous. Ce n’est pas seulement le film Demain.

D.É.L.I.É.E : Vous trouvez que le débat actuel autour de l’écologie est inégal ?

Oui. Comment on fait, nous, les gens désignés comme autres pour participer à l’écologie ? Comment on fait, si jamais on retourne chez nous monter des projets, pour dire aux gens : ‘’en fait le truc le plus important, c’est de rester sur la terre’’ ? Aujourd’hui, quand je vais en Haïti, ce que je vois me désole. Comme on dit là-bas : “môn yo montré zo yo” (les montagnes montrent leurs os”) . On oublie nos terres, on ne cultive plus grand chose. Avant la terre était importante. Comment la rendre de nouveau importante ? Je suis écologiste car je n’ai pas le choix au fond de mon âme. Et selon moi, les pauvres le sont naturellement parce qu’ils n’ont pas le choix aussi. Vous savez, il n’y a pas si longtemps que ça en Haïti, on mangeait dans des feuilles de banane, après on pouvait les jeter, c’est recyclable. Désormais, les boîtes en plastique se sont imposées dans le pays, alors qu’il n’existe pas de système de ramassage de déchets bien développé là-bas. On ne peut pas faire face à tous ces produits que le monde importe chez nous Je pense qu’aujourd’hui, il faut des idées nouvelles non seulement pour les Occidentaux mais aussi pour ceux qui sont considérés comme non-Occidentaux. L’écologie est un combat bien trop important, extrêmement intéressant philosophiquement pour le laisser à ceux qui veulent vendre ce combat, à ceux qui en font un business, à ces terroristes de la pensée. Si on donne uniquement la parole à ces gens-là, alors le combat pour l’écologie est perdu d’avance, c’est le marché qui va tout récupérer.

D.É.L.I.É.E : En décembre 2018, quatre ONG ont attaqué l’Etat français en justice pour « inaction climatique ». Une pétition avait été mise en ligne pour soutenir cette demande au sujet de ce qui a été appelé « l’affaire du siècle ». Elle a recueilli plus de 2 millions de signatures en ligne. Qu’est-ce que vous en pensez ?

JT : Je trouve ça très bien de même que toutes les initiatives qui sont prises pour faire respecter les engagements de l’Etat. Mais, je trouve particulier de judiciariser l’écologie. Cette pétition, on me l’aurait envoyé, moi je ne l’aurai pas signé… même si je suis pour l’écologie. Mais, par contre, je ne suis pas pour cette façon de faire. Les gens qui signent la pétition, que font-ils concrètement pour limiter le réchauffement climatique ? On vit ici, on consomme quotidiennement. Ceux qui ont signé la pétition, peut-être qu’ils devraient écrire à Apple pour lui demander d’arrêter de fabriquer des portables qui durent que deux ans ? Disons qu’on est tous écologistes. On est forcément tous pour la survie de la planète. Mais je suis contre le fait que l’écologie devienne un business mondial.

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Crédit : Yslande Bossé


D.É.L.I.É.E : A un moment, une voix intervient dans l’histoire et dit : si tu n’est pas content de ce que j’ai créé, créé la chose toi-même. Il dit oui, je vais créer les nuisibles. Le Seigneur des mouches, ce personnage énigmatique qui est le créateur des nuisibles, ne se présenterait-il pas comme un substitut du Dieu créateur ?  

JT : J’ai reçu une éducation religieuse comme beaucoup d’Haïtiens et je m’en sers pour écrire et analyser le monde. Lorsque j’ai commencé à travailler sur l’histoire du Seigneur des mouches, je pensais à ce passage de la Bible où Dieu crée le déluge. Tout est dévasté, il n’y a plus rien. Je me dis, tiens, voilà que Dieu n’est pas content de ses créatures, il décide de les faire disparaître et il fait un déluge. Mais, je ne sais pas s’il s’agit de remords, il sauve quand même une famille. Il construit l’Arche, ça donne toute l’histoire de Noé. Il met des animaux dans l’Arche pour recréer la Vie. Si le Seigneur des mouches était Dieu, il n’aurait pas mis les nuisibles dans l’Arche car c’est lui qui revendique les avoir créé.

D.É.L.I.É.E : Au début du conte, vous critiquez la surconsommation des images par les enfants. Certains des dessins de l’illustratrice Maya Mihindou les montrent par exemple en train de se faire des selfies. Même dans un autre imaginaire, les réseaux sociaux sont rois ?

JT : Le personnage du Seigneur des mouches, je l’ai aussi imaginé comme une espèce de youtubeurs J’ai des enfants et je suis fasciné de voir combien de temps peut rester ma fille de 9 ans devant ces personnages du web, notamment un, dont je ne me souviens plus du nom. Bref, je suis fasciné. Et je me suis dit un peu après avoir commencé l’écriture du Seigneur des mouches : “tiens, pourquoi, je ne le ferai pas ressembler à une sorte de Youtubeur?” J’ai  commencé à regarder les trucs de ma fille pour m’inspirer mais je n’y comprenais absolument rien. Ce Youtubeur qu’elle regarde, il paraît totalement inoffensif et il a des millions de personnes qui le suivent mais quand il parle, je ne le comprends pas. Alors que ma fille est complètement obnubilée. Elle peut rester devant sa tablette pendant je ne sais combien de temps à écouter ce mec raconter ses histoires. Beaucoup d’enfants et d’adultes aussi sont comme ça. Certains sont accros aux séries par exemple. Dans toutes ces addictions, il y a un côté manipulation. Et donc, pour le Seigneur des mouches, je me suis dit, ce serait bien qu’il y ait un personnage qui apparaît comme ça, qui est connu sur les réseaux, qui met à l’aise les parents et que d’un seul coup il peut rentrer dans la tête des enfants afin d’essayer de changer le monde.

D.É.L.I.É.E : Au début, le personnage du seigneur des mouches inspire une certaine inquiétude aux parents mais dès que ceux ci l’entendent parler d’écologie alors « ils ont finalement laissé les enfants tout à leurs écrans »… Vous opposez de manière assez subtile écologie et écrans pour mettre en évidence une sorte de laisser-faire des parents…

JT : Oui c’est vrai. Je l’avoue à un moment donné, dans ma tête, la 18e chaîne, c’était une super nounou. Merci Gulli ! (rires). Je regardais parfois les dessins animés avec mes enfants et je me disais, ces gens qui les font – entre parenthèses, je tiens à dire que je respecte beaucoup les Japonais parce qu’ils ont quand même une puissance incroyable qui est d’habiter la tête des enfants occidentaux dès le plus jeune âge, j’aimerai bien qu’un auteur haïtien puisse commencer à le faire – je me disais donc en regardant ces dessins animés, c’est vraiment incroyable, on peut laisser nos gamins je ne sais combien de temps devant Gulli. Mais maintenant Gulli ce n’est plus à la mode, ce qui cartonne c’est la tablette. Et c’est en ce sens que le personnage du Seigneur des mouches est devenu un YouTubeur malgré lui parce que maintenant les enfants sont sur leurs tablettes. Je suis contre mais en même temps, par la force des choses maintenant je ne peux pas, elles sont partout les tablettes. Donc, oui, je pense que les parents  moi y compris, parfois quand on a pas de nounou ben on se dit : “tablette !” Ca fait partie du monde actuel.

Propos recueillis par YB et GB. 

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