Impression au soleil du blues, avec Baldwin et Charles

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Première partie :

Quand le blues de l’écrivain noir américain James Baldwin et l’enracinerrance de l’auteur haïtien Jean-Claude Charles se croisent lors d’un colloque à Tallahassee.

« Le Sud est très beau mais sa beauté rend triste car les existences présentes et passées des gens ici sont si laides que désormais ils ne peuvent même plus se parler entre eux. »
Août 1960. L’auteur de Jimmy’s Blues (1985) aurait-il pu mieux saisir l’atmosphère, la fausse candeur, la dure réalité d’une région si désirable aujourd’hui, pour des voyageurs gourmands d’espaces, de tableaux vivants, de musique spirituelle ou de nature sauvage ; qu’elle semble être devenue une sorte de muse ?

Chargé d’écrire pour la revue américaine Mademoiselle sur le mouvement protestataire des étudiants noirs de Tallahassee, James Baldwin dresse dans son essai They Can’t Turn Back (traduit par « Point de non-retour » en français) un état des lieux de la situation complexe dans laquelle ils sont plongés, à l’aune des récents événements survenues dans plusieurs états du sud. Quelques mois plus tôt, en février 1960, une série de sit-in est organisée pendant plusieurs mois, à Greensboro en Caroline du Nord.
Ces actions non violentes impulsées par quatre étudiants noirs, qui ont refusé de partir du comptoir d’un bar réservé aux Blancs, déstabilisent l’Amérique sudiste et marquent un tournant dans l’histoire de la lutte pour les droits civiques.
Ces sit-in ont proliféré dans plusieurs ville, dont Tallahassee, en Floride. Le 12 mars 1960, une manifestation de mille étudiants se voit disperser par les gazs lacrymogènes de la police qui finit par arrêter trente-cinq personnes.

 

 

 

« J’annonce au taxi que je vais à l’université. Nul besoin de préciser laquelle des deux que compte la ville », écrit Baldwin, qui se présente à l’orée d’un texte à la subjectivité opiniâtre, comme « le seul voyageur noir dans le chaos de l’aéroport de Tallahassee ». L’écrivain se rend à la FAMU, la Florida Agricultural and Mechanical University afin de recueillir quelques témoignages sur la protestation étudiante.

Fondée en 1887, la faculté « s’appelait alors le State Normal College for Colored. Puis, est devenu le Florida A. & M; College for Negros » avant de se voir retirer le for « negroes », après la seconde guerre mondiale. Pour James Baldwin, le combat de cette génération d’étudiants noirs est crucial, car ils luttent non seulement pour leur « liberté » mais aussi pour celle de la région, engluée dans une « terreur irrationnelle ». Dans une prose grave et pressante, l’auteur noir américain éclaire le passé fantasmé d’un pays ignorant de sa propre histoire, prisonnier d’un mythe qu’il a fondé de toute pièces.

 

 


A la recherche de Jean-Claude Charles, l’homme sans légende

 

23 Mars 2018. La chaleur ne me paraît pas si étouffante, au contraire, le soleil matinal me fait un peu frissonner. Cela est peut-être dû à la fatigue du trajet Miami-Tallahassee qui aura duré plus de temps que prévu, en raison des retards audacieux de la compagnie Greyhound. Voyager en bus aux Etats-Unis est sans doute l’un des meilleurs moyens de contempler les paysages, les  réalités et les travers d’une société intrigante, obsédée par la consommation, par l’image et par l’ordre.
L’autobus est également l’un des moyens de transport qui propose des prix souvent avantageux. La première fois que j’ai voyagé avec Greyhound, c’était en 2015. Le wifi, à bord, coulait à flot, et les retards constatés se comptaient encore en minutes. Il est drôle de penser qu’en trois ans, les choses peuvent changer aussi radicalement. Pour chacun des trajets faits avec cette compagnie, l’obsession première des chauffeurs, véritables maîtres à bord a été de rattraper le temps perdu.

 

“Time is not money. Time is time”
Jimmy’s Blues (1985), James Baldwin

 

Qui prend l’autobus aux Etats-Unis ? D’après ce que j’ai pu voir, ce sont majoritairement les populations les moins bien loties à l’instar des petites classes moyennes, des ouvriers, des jeunes sans travail, des femmes qui élèvent leurs enfants seules, des personnes âgées. Il y a aussi ces populations qu’on décrit souvent comme les marginalisés : celles souffrant de troubles mentaux, de « mauvaises addictions » ou encore d’anciens détenus ayant achevé leur peine. De prison, il va s’en dire.
Ont été aussi remarqués dans l’aventure Greyhound, quelques touristes ou autres voyageurs qui tentent l’autocar faute de moyens ou par abus de curiosité et de temps. La nôtre d’aventure, fut à la fois plaisante, pénible et possible. Je parle ici pour nous, c’est-à-dire, pour mes deux acolytes (Guileinne et Jackson) et moi-même. On est parti à la recherche de Jean-Claude Charles dans le sud des Etats-Unis, à Miami d’abord, puis à Tallahassee et à la Nouvelle-Orléans.

 

 

L’intitulé de notre Performance théâtrale et musicale présentée lors du colloque organisé par le Winthrop King Institute, à la Florida State University (FSU), à Tallahassee, en l’honneur de l’écrivain haïtien, sonne comme le début d’une longue histoire dans laquelle la fin se dérobe sans cesse. Lors des trois jours de débats,  rencontres et lectures, il a été question entre autres, du côté énigmatique de Jean-Claude Charles.
La part mystérieuse de ce « nomade aux pieds poudrés » se retrouve dans le concept d’enracinerrance qu’il a créé pour décrire son blues, sa vision du monde et celle de son écriture.

Né en 1949, à Port-au-Prince, rue de l’Enterrement, l’écrivain décédé en 2008, propose dans ses textes (Manhattan Blues, Le Corps noir, De si jolies petites plages, Sainte-dérive des Cochons etc.) à dimension autobiographiques, des réflexions fines et puissantes sur l’exil, l’identité, l’amour, la mémoire. La forme de ses écrits apparaît telle une invitation au voyage, pouvant être comprise à la fois comme le pendant du rêve et celui de la mort.
Accueillir l’œuvre de ce citoyen du monde, au sein d’une université américaine est une façon de lui rendre hommage, de rappeler au bon souvenir des vivants, et à celle de l’institution universitaire, la mémoire d’un être écrivant qui n’avait pas « d’autre patrie que les mots ».

Initié par les éditions Mémoire d’encrier, qui réédite depuis 2015, les livres de Jean-Claude Charles, ce colloque d’importance nous aura donc permis, à nous, les auteurs.es de deliee.org de faire entendre les mots-blues d’un homme visionnaire. Mais aussi, de
« traverser des lieux de l’esprit », pour reprendre la beauté-formule de Charles, en brandissant à notre manière, les voix en lui, qui ont résonné en nous.

 

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« Je voyage dans ma mémoire »

 

De Tallahassee, je n’aurais pas vu grand chose en trois jours, si ce n’est le plus important. J’ai admiré les oak tree, ces grands arbres du Sud aux branches grisâtres et blanches, à l’aspect laineux, que je trouve majestueux. Je me suis promenée sur le campus immense, huppé de la Florida State University, là où s’est déroulé le colloque international, en présence d’auteurs haïtiens, de spécialistes de la littérature caribéenne, de professeurs, de la famille de l’auteur, d’étudiants. Rétrospectivement, je me dis que le hasard fait bien les choses, et que Baldwin et Jean-Claude Charles ont dû se croiser quelque part, se parler par écritures interposées.

L’auteur du Corps noir a t-il lu Baldwin ? Peut-être ou très certainement ai-je envie de penser, surtout si l’on s’attarde sur ses écrits au sujet du racisme, de l’homme noir ou bien sur son travail de journaliste et romancier interrogateur, à la voix mi amer, mi ironique.  Il est intéressant de faire se confronter ici, dans le contexte de ce colloque international qui s’est déroulé à Tallahassee, ces deux immenses auteurs à la plume aiguisée et aux lignes de vie bien différenciées.
L’un était un écrivain américain, noir, homosexuel, qui a quitté une première fois New-York, pour Paris en 1948, avec 40 dollars en poche, parce qu’il « n’avait pas le choix » a t-il confié dans un essai intitulé Tous les au revoir ne sont pas des adieux (Ce texte est publié dans le recueil d’essais Retour dans l’œil du cyclone). L’autre, futur chantre de l’enracinerrance destiné à des études de médecine, a choisi de devenir journaliste et écrivain. Il a quitté Haïti à l’âge de 20 ans pour le Mexique. C’était un « exil tout à fait volontaire » selon un entretien qu’il a donné en 2001 pour le site gens de la caraïbe.

L’écrivain haïtien n’a que 11 ans, lorsque James Baldwin, cet homme noir, embarqué dans les causes et les luttes afroaméricaines, écrit They Can’t Turn Back, dans lequel il se rend à Tallahassee pour enquêter sur les révoltes des étudiants, opposés notamment au système scolaire ségrégué du sud. Jean-Claude Charles est alors loin de s’imaginer, qu’un jour; cette ville du nord, encore marquée par l’histoire ségrégationniste abriterait pendant trois jours, au sein d’une université « fondée pour les Blancs », sa pensée visionnaire.

« Je voyage dans ma mémoire (…) Je voyage. L’exil. La permanente mobilité, l’incessante migration – y compris de langue, d’écriture – au delà de leur détermination extérieure, douloureuse me sont un bienfait ».

De si jolies petites plages (1982) Jean-Claude Charles. 

 

Yslande Bossé. 

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