« C’est dur d’être un noir, ça t’est déjà arrivé de l’être ? »


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Rencontre et discussion avec l’écrivain et scénariste français Patrick De Lassagne, auteur de Périph Gang (2017), Kill Créole (2011) et Classe dangereuse (2010). 2/2

Le titre de ce présent article pourrait presque résumer à lui seul, l’une des lignes directrices de la deuxième partie de cette interview, qui aborde notamment toutes ces « questions » ou « problématiques » autour de la race, un mot qui, en France, comme vous le savez sans doute, dérange. Patrick De Lassagne revient entre autres, sur ces
« questions » et « problématiques » qui ont traversé son propre parcours, son travail d’écrivain et de scénariste mais également ses lectures et ses observations sur la vie en France.

 

 

Dans ton roman Classe dangereuse, les thématiques de « l’identité » ou de
« l’origine » sont à peine évoquées.  Le lecteur apprend que l’un des personnages Nono est portugais, un autre, Riri est gitan. La singularité de tes personnages nous parvient plutôt à travers leur parcours, leur appartenance à un groupe social : une bande, un gang.

A l’époque, dans les années 70 donc, est-ce cela que tu avais envie de mettre en avant. L’appartenance sociale plus que « raciale »?

 

Patrick De Lassagne. Cette problématique ethnique ou raciale n’avait pas cours à l’époque. La dimension raciale était perçue à travers le prisme colonial. Dans les années 70, on s’inscrivait dans un contexte où les colonies avaient encore, malgré l’indépendance une emprise culturelle qui faisait qu’on ne se revendiquait pas noir, on était qualifié comme tel par les Blancs. Cela ne veut pas dire qu’à l’époque, il n’y avait pas les Black Panthers, qu’il n’y avait pas les luttes ou des figures emblématiques de la culture noire. Mais en France, il n’y avait que Fanon et Césaire…
Il n’y avait pas une grande diffusion de cette culture noire dans la métropole. Il y avait la Compagnie créole… mais c’était une caricature. La perception qu’on en avait, c’était plutôt le bon nègre qui savait bien danser. C’était quelque chose d’à la fois dénigrant et mainstream.
Enfin, je n’ai pas travaillé nécessairement sur les origines de mes personnages parce que j’ai voulu le faire dans des scénarios pour la télévision avec tout un tas de projets qui n’ont pas vu le jour. Le Family Show, une comédie qui se joue entre deux familles, une auvergnate et l’autre antillaise est le seul biais par lequel j’ai pu parvenir à mes fins. Je voulais accéder à des prime time TV de France Télévisions, donc la seule solution c’était de faire une comédie familiale et musicale.

 

 

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« C’EST DUR D’ÊTRE UN NOIR, CA T’ES DEJA ARRIVÉ DE L’ÊTRE ?

MOI OUI, UNE FOIS, QUAND J’ÉTAIS PAUVRE  »

Larry Holmes

 

 

La publication de Kill Créole, en 2011 te permet d’aborder les questions du crime organisé et du marché de la drogue dans les îles. Tu fais se confronter deux mafiosos que sont Godwin, alias le Jamaïcain et Vincent Fangioni, le Corse.

Un héros « noir » versus un héros « blanc ». Les deux veulent maîtriser le marché de la drogue dans les Caraïbes. La question raciale, tu ne l’abordes pas frontalement, mais dans Kill Créole, on a des interrogations et des clichés qui surgissent à travers cette rivalité.

As-tu pensé au thème de la race en écrivant cette fiction ?

P.D.L Oui j’y ai pensé. D’ailleurs, l’exergue citant du Larry Holmes au début du bouquin l’indique clairement.

« C’est dur d’être un noir, ça t’es déjà arrivé de l’être ?
Moi oui, une fois, quand j’étais pauvre.
»

 

Cette citation que j’avais trouvé dans un livre concernant la boxe, je l’ai mise un peu sous l’égide de la thématique qui va courir dans le bouquin aussi. La difficulté pour moi en écrivant ce roman c’était d’identifier un héros positif. Je n’ai pas pris forcément un héros positif puisque c’est un héros issu de la criminalité mais en même temps, il tient un discours qui est au-delà de la criminalité. Je voudrais ajouter qu’au moment de l’écriture de ce roman, j’ai découvert la BD Black Panther.
C’était en 2008. Ce personnage de Black Panther m’était apparu comme étant un héros positif qui n’était absolument pas populaire en France. Je ne sais même pas si aux Etats-Unis, parmi tous les héros Marvel, il était extrêmement connu. C’était très compliqué à l’époque de trouver dans les livres ce genre de personnages, des personnages de héros noirs. Je ne parle pas de la littérature noire américaine car il y a notamment les personnages de Baldwin et ceux de Chester Himes.

 

« La négritude est devenue l’opium du peuple noir »

 

 

 

Dans un article publié dans la revue Afrikaada, tu parles du show télévisé Soul train associé à la Black Proudness. Pour toi, cette émission où on voit défiler des couples afro-américains incarne la fierté noire. Pourtant, derrière tout ça, tu y vois une instrumentalisation de cette fierté. Cette émission réduit pour toi le noir aux antiques clichés desquels il est affublé. Tu parles de «  réduction ontologique du noir à son être via le rythme », d’un regain de cet écho d’essence noire, censé exister… Tu fustiges en gros le «  Black is beautiful ».

Y-a-t-il un équivalent pour toi aujourd’hui d’une fierté revendiquée par les Noirs, mais qui participe à grossir les fantasmes, les clichés existants sur les Noirs ?

 

Il y a un penseur africain de première importance et qui est béninois, Spiro Adotevi.
Dans son livre « Négritude et négrologues » il a très bien expliqué comment la négritude est devenue l’opium du peuple noir, en l’essentialisant de nouveau progressivement ; et cela même si dans un premier temps ça lui conférait des lettres de noblesse.

Senghor a même été jusqu’à dire : « L’émotion est nègre comme la raison est héllène.» ! Dès lors, on enferme l’homme noir dans des limites très réductrices et surtout on le croit incapable d’accéder à la pensée ou au concept. Plus récemment dans « L’origine des autres » Toni Morrison parle de cette problématique en termes de couleur. Elle explique que le prisme qui consiste à voir les noirs uniquement à travers leur couleur, génère une perception qui réduit les afro-américains au seul chromatisme, les définit en fonction de cette seule dimension, qui est donc excessivement réductrice. Dans son biopic, Spike Lee égrène cette thématique de la couleur via le personnage de Malcom x dans une scène célèbre de lecture du dictionnaire au mot « noir ». Et les définitions du mot noir dans le dico sont systématiquement négatives ou dénigrantes. C’est dévastateur une telle perception !

 

 

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Genet avait eu une boutade « Qu’est-ce donc un noir, et d’abord c’est de quelle couleur ? ». Donc pour répondre sur les fiertés noires contribuant à grossir les clichés ou les fantasmes sur l’homme noir, le sport y contribue notamment beaucoup : le footballeur recueille tous les suffrages, fierté fondée certes, comme celle pour Usain Bolt et son record du monde du 100 mètres.
Mais si les capacités physiques c’est une chose, la réduction de l’homme noir à ses capacités physiques, comme d’un tout à une seule de ses parties, en est une autre… Aucun être humain n’est unidimensionnel… On instille dans l’esprit des gamins noirs ou métis que seules les prouesses physiques font gagner beaucoup de fric, pour pas dires des fortunes ! Mais pour combien d’individus  noirs sur la planète ? Idem pour les clichés et les fantasmes sur l’érotisme, à tel point que Fanon avait dit, que si le penseur de Rodin avait été un homme noir, il aurait été représenté en érection… Donc il ne s’agit pas que le black soit beautiful  ou pas…

 

A lire : Jean-Claude Charles, le chasseur d’âmes

 

Dans son essai intitulé Le corps noir (1979), l’écrivain haïtien Jean-Claude Charles définit l’identité comme un concept verrou.

Comment tu définirais l’identité ?

 

P.D.L Je vais parler d’une manière peut être un peu complexe, parce que j’appellerai ça l’idiosyncrasie. L’idiosyncrasie, c’est la définition que chacun a de lui même dans sa singularité. Or, si on prend la forme universelle qu’est l’identité, qui est un concept, et le contenu singulier de chacun, qu’on est bien obligé d’articuler l’un vis-à-vis de l’autre, on ne peut pas avoir une identité générique.

L’identité, lorsqu‘elle comporte deux origines distinctes par exemple, va évidemment référer, aussi, à ces deux origines là. Les origines étant le substrat de l’identité. Moi, ce qui m’apparaît le plus problématique, ce sont les télescopages identitaires qu’ont déterminé l’exil des noirs ou des métis. C’est-à-dire qu’à partir du moment où on a des parents qui sont originaires d’un autre pays, mais que la culture du pays dominant dans laquelle on est né nous construit, l’identité des parents, même si elle n’est pas niée, va être « problématisée». Il y a tout à coup quelque chose, d’inédit qui se joue, qui surgit. L’identité n’est donc pas figée… Ce n’est pas : « 1 2 3  Soleil !… Je suis ci ou ça pour la vie…». Je ne peux pas la formuler de manière lapidaire l’identité. Ce que je constate c’est que moi, j’ai mis un temps fou à me forger une identité.

Je pense qu’on n’est pas quelqu’un, on le devient.

 

 

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« La Marche des Beurs, je l’appellerai maintenant, la marche des Leurres »

 

 

« Toute la banlieue passait sous nos yeux, Ivry, Charenton, Saint-Mandé, Vincennes, Bagnolet, Montreuil, Les Lilas, le Pré-Saint-Gervais, Pantin, Aubervilliers, Saint-Ouen, Clichy ».
Dans
Classe dangereuse mais aussi dans Périph Gang, ton dernier écrit, la banlieue sert de toile de fond. Les personnages la nomme, la traverse, la découvre.

Tu as vécu en banlieue. Où as-tu grandi ?

 

P.D.L J’ai habité aux alentours de Paris, à Saint-Leu d’Esserent. Ensuite, j’ai été au Veyssinet, j’ai aussi vécu au Kremlin-Bicêtre, à Villejuif, Pantin. Le contexte dans lequel je me retrouve plongé dans Classe dangereuse quand j’ai 15, 16, 17 ans, jusqu’à ma majorité en fait, c’est Villejuif, Bicêtre, le Val-de-Marne, Chevilly-Larue aussi…
Dans le roman les personnages vont à la Foire du Trône, ils se déplacent dans le centre de Paris, à Bastille, Richelieu. Ils vont au club le Golf-Drouot. C’est là qu’ont débuté Johnny, Eddy Mitchell, les Chaussettes noires, les Chats sauvages, Dick Rivers etc. L’histoire de ce roman montre aussi le Paris populaire. Car, il y a eu un Paris populaire qui existe toujours d’ailleurs. Je pense que le qualificatif « banlieue » est ambigü, car il est connoté négativement, et il existe en même temps des banlieues extrêmement aisées.

Tout se passe comme si quand tu t’extrayais de la banlieue, tu devenais quelqu’un de bien et quand tu y vivais, tu étais quelqu’un de pas bien. Ce concept de banlieue, ça ne veut rien dire.

Ce qui particulièrement intéressant dans Classe dangereuse, c’est que tu mets en exergue des villes de banlieues comme le 94 : L’Hay-les-Roses, Gentilly. D’habitude, la banlieue, dans l’imaginaire des gens, ça signifie tout de suite le 93. Le cliché quoi.

Quel regard portes-tu sur la banlieue ?

P.D.L Je ne vais pas dire que la banlieue c’est génial, parce que les HLM, les constructions, l’urbanisme, tout cela a été conçue de manière idiote. Mais mon regard est ancien. J’ai aussi habité à Gennevilliers, pas dans de mauvaises conditions, tout près du Luth. Et quand bien même j’ai pu le renouveler en vivant là-bas pendant un moment, je ne peux pas parler de ce qu’est un quotidien en banlieue.
La banlieue de l’époque n’était pas si hostile car il y avait encore des pôles de vies et des petits commerçants. En fait, je ne porte pas de regard. Quand tu portes un regard, soit tu portes un regard avec de l’affect, soit tu portes un regard comme un spécialiste, un urbaniste.

Tu fais partie de cette génération qui a vu naître SOS Racisme, créé en 1984, sous la présidence de François Mitterrand. Aujourd’hui, cette association est décriée, par ceux-là même qui sont victimes de racisme ou de discrimination. Certains critiquent la récupération politique de cette association.

Qu’en penses-tu ?

 

P.DL La Marche des Beurs, je l’appellerai maintenant, « la Marche des Leurres » ! Il y a un problème simple que j’ai d’ailleurs pu découvrir intra-muros, à Gennevilliers. Gennevilliers, c’était une cité ouvrière qui reste encore un des rares bastions communistes actuellement. Je pense que quand il y a eu le PSU avec Rocard, qu’il y a eu le Programme commun, puis l’élection de Mitterrand en 1981, on a fait en sorte que le PS ait une antenne en banlieue, via SOS Racisme. Au lieu de jouer la carte de l’affrontement avec le Parti communiste, dont le PS savait qu’il auraient du mal à l’affronter sur le champ du social, il l’a affronté sur le plan sociétal. Ainsi, tout ce qui a été affaire de racisme a basculé vers SOS Racisme.

Petit à petit, ça détournait les jeunes vers le PS. Ca permettait de faire diminuer mécaniquement l’électorat, celui des banlieues rouges. A proportion que le PC diminuait, le PS augmentait. A partir du moment où on positionnait sur la race tout ce qui était des problématiques de classe, on avait dépolitisé des gens qui n’étaient même pas encore politisés ! On les dépolitisait de facto en faisant en sorte de leur agiter le chiffon rouge du racisme sous les yeux. Une fois que tout cela s’est inscrit clairement dans les esprits, ça a eu beaucoup de répercussions – « Touche pas à mon pote » a été le slogan qui a lui seul représentait l’anti-racisme – et je pense donc que le PS a réussi son coup et atteint son seul but dans cette affaire: niquer le PC !

Qu’est-ce qu’il reste de SOS Racisme maintenant ? Je n’en sais rien. Tout ça s’est atomisé en fait, avec des groupes dans les écoles: les africains d’un côté, les maghrébins de l’autre. C’est un ratage total.

 

« LA VIE, N’EST, JE CROIS, QU’UNE GAFFE
ET UNE HONTE »
Martin Eden, Jack London

 

 

Quels sont les auteurs contemporains, classiques que tu lis actuellement et qui t’inspirent ?

 

Céline. « Voyage au bout de la nuit. »

Dostoïevski. « J’aime beaucoup Souvenirs de la maison des morts. »

Jack London. « J’adore Martin Eden de Jack London. Le héros détient une force exceptionnelle. Il travaille dans une blanchisserie quinze heures par jour, dort cinq heures par nuit, puis lit et écrit le reste du temps. C’est un roman qui met en lumière les rapports de classe, qui est un véritable roman de formation. Pour tout gamin qui voudrait se forger une culture, une instruction et se battre avec les mots, Martin Eden est un vrai modèle. »

Dans le domaine du polar…

 

« Chester Himes et Edward Bunker, surtout Edward Bunker et sa trilogie « La bête »…

Et en poésie ?

Césaire.  « J’aime beaucoup sa poésie, mais j’ai dû mal à la percevoir intellectuellement. Je la trouve très formaliste. Ca ne veut pas dire qu’il n’y a pas de contenu mais j’ai du mal à le ressentir. Ce n’est pas très intelligible pour moi. »

Derek Walcott.  « Ce prix Nobel de littérature 1992 décédé en 2017, écrivait des choses extrêmement belles. Des choses qui à la fois réfèrent à la culture occidentale à travers les grands mythes grecs comme Ulysse et qui traduisent dans des vers d’une grande beauté l’exil du continent africain et la naissance du créole, et enfin la synthèse magistrale qu’il est parvenu à atteindre à partir de ces différents matériaux. Il est d’ailleurs à l’image de Pouchkine que j’admire par-dessus tout, qui est cet inégalable poète russe métis encensé par Dostoïevski dans un superbe texte figurant dans son journal ».

 

 

Propos recueillis par Yslande Bossé et Guileinne Bossé. 

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