Patrick de Lassagne, « blouson-noir » des Lettres

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crédit photo : Thierry Langro


Rencontre et discussion avec l’écrivain français Patrick De Lassagne, qui a publié en 2017,
Périph Gang, son dernier roman.  1/2

Entre road-movie littéraire et voyage au bout de l’adolescence, l’atmosphère des romans de l’écrivain et scénariste français Patrick de Lassagne ne laisse pas de marbre. Au contraire, elle déconcerte. L’errance, la délinquance, l’exploration de la violence, la question de l’héroïsme et de la jeunesse sont des thématiques qui fleurissent les écrits de cet auteur autodidacte, au verbe audacieux et au langage franc, curieux, sans cesse réinventé.

Avec Classe dangereuse, un premier roman réussi publié aux éditions Manufacture de livres en 2010, Patrick De Lassagne signe une bien belle histoire, celle d’Eric, quinze ans, qui trouve sa raison d’exister en s’intégrant à une bande d’amis fana de rock, de santiags, de nanas et de virées en autos.
Années 1970. Giscard d’Estaing est au pouvoir, l’évasion de Mesrine, l’Ennemi public numéro 1 fascine ce groupe de jeunes, furieux de vivre, et, elle la vie va bon train entre l’Hay-les-Roses, Paris, ou encore Saint-Mandé. Rien n’est fixe, tout bouge dans ce roman noir, comme pour signifier que cette vie qui se joue n’est que mouvement et qu’il ne faut tarder à la consumer. Dans chacune des fictions de De Lassagne, les personnages semblent régler leurs compte avec la société et l’Autorité, risquer leur destin, provoquer la mort sans perdre de vue la lueur d’un certain espoir. Qu’il s’agissent d’Eric, Nono, Bûche ou Catman, les « rebelles sans cause », de Classe dangereuse, de Al’4’As, Greazly, Akim ou HP, ces bandits de cités qui défient des Russes dans un concurrentiel marché de la drogue et du crime organisé en banlieue parisienne, croqué dans Périph Gang ou enfin de Vincent Fangioni et de Godwin le Jamaïcain, les deux « drug lord » des Caraïbes prêt à tout pour dominer un juteux commerce parallèle, dans le polar Kill Créole, tous, sont en quête, à bout de souffle.


Le plus important, c’est le calcif… est reparti Bûche… s’ils te retrouvent sur la voie urbaine avec un calcif dégueulasse, t’es pas bon pour le Bon Dieu… tu roussiras en enfer, c’est ma vieille qui me le répète tout le temps : au moins dans not’ malheur ton père avait changé de slip le matin même… sinon, honte sur nous !
(Classe dangereuse)

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Dans tes trois fictions : Classe dangereuse (2010), Kill Créole (2011) et Periph Gang (2017), l’imaginaire qui est très présent et prégnant, c’est celui des gangs, du grand banditisme, de la délinquance. Et bien avant de t’être attaqué à l’écriture (de romans) à l’âge de 30 ans, tu avais déjà mis un pied dans cet univers avec Zonzon, une pièce de théâtre que tu as co-écrite en 1991 avec Marc Andréoni et co-scénarisée en 1998.

Qu’est-ce qui te fascine dans ces différents imaginaires et comment ont-ils impulsé, s’ils y ont contribué, l’acte d’écriture chez toi ?

Patrick De Lassagne. Je ne pense pas être particulièrement fasciné par la grande criminalité ni la petite. En réalité, c’est un peu par la force des choses que je me suis rendu compte que j’écrivais sur des thématiques qui avait une connotation « noire ». Ce n’était pas une volonté. La pièce Zonzon était liée à une opportunité d’écriture qui abordait à la fois la délinquance, la criminalité, sous forme de moyenne délinquance mais également la problématique de l’enfermement. L’idée était de voir à travers le point de vue d’un jeune détenu, absolument pas du tout destiné à être incarcéré, de voir à travers sa propre vision, on va dire ingénue, comment se déroulait le processus carcéral. Classe dangereuse est arrivé plus tard. Ce livre remonte à une expérience vécue, antérieure.

Vécue par toi ?

Patrick De Lassagne. Oui quand j’avais quinze ans.

On a lu dans un article que tu avais perdu ta mère à l’âge de quinze ans. Au début de ton roman Classe dangereuse, le narrateur Eric se trouve chez lui avec son père.
Ce dernier écoute l’Adagio d’Albinoni. Les personnages sortent tout juste de l’enterrement et le lecteur apprend que la mère du héros est morte.

Ce roman s’inspire donc de ton histoire ?

P.D.L Oui. Le début du roman débute avec la thématique de l’abandonnisme. Ce moment de l’abandonnisme pour un adolescent est un moment à la fois de perdition, de colère, de rage. Il peut se traduire chez certains par une sorte de dépression, chez d’autres par une sorte d’apathie. Chez moi, l’abandonnisme a plutôt généré une réaction très différente qui m’a plongé dans un univers dans lequel j’avais déjà un pied mais qui m’a poussé jusqu’à un certain paroxysme, qui est celui que je décris dans Classe dangereuse.

Tu veux parler des vols, des règlements de compte opérés par cette bande d’amis rockers dont tu suis le parcours dans ce premier roman ?

P.D.L Oui, ca se déroule dans l’univers du rock’n roll, qui est celui de la génération qui précède, et de loin, car il commence en fait dans les années 50. Mais fin 70, il y a une reprise de la mode du rock’n’roll notamment du rockabilly avec les Teddys boys, les Rockers. En parallèle, il y a les Mods avec le Ska, les Skins, les Punks. Tout ça, fait une sorte de conglomérat assez étrange qui va donc se situer à la fin des années 70. Ca se mélange avec des bandes qui ne sont pas nécessairement rivales, mais qui sont des groupes distincts, et qui vont se rencontrer par la force des choses, parce qu’elles sont dans l’underground parisien ou dans la banlieue parisienne. Et ca va fighter un peu !

A cette époque, je me trouvais confronté à une déréliction de ma propre vie. J’avais quinze ans et je déconnais sérieux. Le fait de se retrouver dans une bande c’est comme un substitut familial. Ca protège et à la fois c’est un peu comme une légion romaine. Ca avance avec des boucliers et puis ça affronte des murs souvent. En fait, ça ne va pas chercher loin, ni dans la révolte ni dans la rébellion. Comme le veut la formule consacrée, t’es un peu un rebelle sans cause.

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« J’HABITERAI MON NOM »
Saint-John Perse

Tu t’appelles Patrick Grenier de Lassagne. Ce nom te vient de ta mère, une aveyronnaise qui faisait partie de l’aristocratie. C’est celui qui est inscrit sur la première de couverture de ton premier roman, Classe dangereuse.
Pour Kill Créole, ta deuxième fiction, tu as emprunté le nom de Vernon Lemuel Young. Vernon Young est le nom de ton père, qui était originaire de Saint-Vincent-et-les-Grenadines.

Ce nom que tu portes et cette origine métisse ont-ils été un poids dans ta vie ?

P.D.L Oui je dirais, car je suis né hors mariage d’une histoire qui n’a pas eu de lendemain.Mon père vivait à Londres, il était originaire de Saint-Vincent et ma mère était issue de l’aristocratie française aveyronnaise.
Cette histoire a pris une tournure assez grave parce que ma mère a été bannie de sa famille et elle s’est retrouvée seule avec son enfant. Elle a dû aller à l’Armée du Salut, et moi j’ai été placé dans un centre nourricier pendant près de six ans.
Quant à mon métissage, je n’en avais pas conscience, et ce pendant très longtemps. Tout ça était occulté pour moi. J’ai eu un beau-père, blanc. Moi j’étais quand même plus mat de peau. C’était très visible que j’étais métis, mais personne n’en parlait. C’était un peu étrange comme situation, comme cette lettre d’Edgar Poe posée sur une cheminée et que personne ne voit, mais que tout le monde cherche. J’ai mis du temps à prendre conscience que j’avais un père noir parce que personne ne me l’avait dit. C’était une nébuleuse totale dans laquelle je n’arrivais pas à me situer. Enfant, je me projetais ou sur ma mère ou sur mon beau-père.

A quel moment as-tu pris conscience de ta « différence » ?

P.D.L Le seul moment où quelque chose s’est déclenché, c’est lorsque j’ai découvert dans la discographie de mon beau-père un disque de Harry Belafonte. Je me suis dit : « c’est marrant, il est vachement beau ce mec, il est métis, j’ai l’impression de lui ressembler. » Sans prétention, parce que de toute façon, je n’avais pas d’autres exemples.
Ma mère à ce moment là était décédée et partie avec son secret. Elle ne m’avait rien dit de son vivant, donc je me suis retrouvé avec une sorte de trou noir. Ma quête identitaire est arrivée en même temps que cette spirale de la délinquance dans laquelle j’étais plongé. J’ai commencé à avoir une sorte de germe en moi. Je voulais savoir d’où je venais.
C’est venu très lentement, par strates successives avec des découvertes qui se sont enchaînées de manière très favorable. Jusqu’à rencontrer pour la première fois mon père à l’âge de 27 ans, à Londres par le truchement de tout un tas de chances. Et là, c’était comme une révélation, c’était comme si un autre intime, un fantôme d’autrui noir, que je portais en moi s’incarnait. J’ai découvert l’auteur de mes jours.

De quelle manière ce nom et cette origine d’abord inconnus ont marqué ta vie d’écrivain ?

P.D.L Ce vers de Saint-John Perse m’a toujours frappé : « J’habiterai mon nom ».
Le nom de ma mère, on a essayé de me le retirer. La famille de ma mère a essayé d’obtenir une reconnaissance de paternité et ça n’a pas marché. Elle espérait aussi que mon beau-père en m’adoptant me donnerait son nom mais ça n’a pas été le cas. Donc, ce nom, de Lassagne, j’ai dû l’assumer. Bien des années plus tard, lorsque j’ai écrit Kill Créole à l’âge de 40 ans, mon éditeur m’avait demandé de me trouver un pseudo. J’ai pris une partie du nom de mon père, qui s’appelle Patrick Vernon Young.

L’histoire de ce roman se déroule dans les Antilles françaises mais surtout dans les Caraïbes anglaises. C’était une manière pour moi de faire un clin d’oeil à Chef Chatoyer, qui est disons le plus célèbre Arawak de Saint-Vincent. Il avait combattu à la fois les Anglais et les Français. C’est ça que les noms amenaient. A la fois, assumer un nom strictement français issu de la noblesse, et de l’autre revendiquer et prendre un nom anglo-caribéen qui était celui que j’aurai dû avoir.

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« REBEL WITHOUT A CAUSE »
(1955)

Revenons à ton premier roman, Classe dangereuse publié en 2010. Il raconte la vie d’une bande de jeunes rockers furieux de vivre, de survivre même dans un monde où la violence est tentaculaire. On rit beaucoup pendant la lecture, on fait aussi quelques grimaces, on ouvre les yeux de joie, parfois d’incompréhension, quand on trébuche sur certains mots.
Des mots comme « pouchka », « baltringue », « bouyave »,  « dab » ou encore « pérave ».

Le véritable protagoniste de ce premier roman n’est-il pas ce langage de l’argot, ce langage de la rue ?

P.D.L J’ai en effet travaillé sur la langue dans ce roman, j’ai essayé d’en faire un langage parlé qui soit transposé dans l’écrit, c’est-à-dire qui soit sonore, rythmique, musical. A l’époque, je parlais comme ça. Quand tu vivais en banlieue ou même dans Paris intra-muros – il suffit de voir les quartiers réputés, comme Clignancourt, Bastille, République, c’était plein de loubards –  en fait, on parlait l’argot d’une part, mais aussi le verlan et le javanais nés avant les années 70. On parlait aussi le manouche qui donnait une dimension supplémentaire au langage de la rue, qui se mixait avec le javanais, le verlan et l’argot classique.

« Il faut savoir maîtriser la langue, quand on est un voyou »

Cette langue qui jaillit de la bouche de tes personnages, c’est ce qui leur donne une certaine épaisseur, une certaine tendresse et familiarité ?

P.D.L C’est marrant parce que j’ai essayé un truc basique avec ce premier roman, c’est d’être sincère et authentique. Quand t’es confronté à ces contextes très hostiles finalement, hostiles entre bandes dans ce monde de la rue, ce qui est compliqué c’est d’arriver à restituer une forme de générosité, si on peut dire ça comme ça, de compagnonnage, de camaraderie et de solidarité même si c’est pour faire des conneries. La langue, elle m’a permis d’essayer de véhiculer la perception que les personnages peuvent avoir du monde, qui est certes un peu limité parfois, mais moi ça ne me gêne pas. Pasolini avait une appréhension du sous-prolétariat italien qui était intéressante parce qu’il disait que c’était une culture innée qui n’était pas adossée à un domaine culturel tel qu’on peut l’entendre classiquement, c’est-à-dire l’instruction.
Maîtriser la langue quand on est un voyou, c’est maîtriser une position au sein de la bande. Celui qui sait parler l’argot, il a la maîtrise de sa violence dans le langage. Dans Classe dangereuse, je voulais aussi exhumer cette langue morte qu’est l’argot finalement.


«
Les auto tampons, c’est la métaphore de la vie. Comme qui dirait un galop d’essai… une sorte d’apprentissage… à blanc, comme les balles. C’est dur. C’est comme ça. C’est la civilisation. La barbarie c’est comme l’orgue ». Ce passage fait partie du chapitre intitulé « Les loups blancs ». Le narrateur explique comment survivre en gros dans ce monde de fou. Et sa réponse, c’est  la violence, car le baston c’est la règle ».

As-tu voulu peindre une vision de la violence du monde et de nos sociétés dans cette époque de la fin des années 70 ?

P.D.L Ce n’est pas une vision que j’ai personnellement. Je ne dis pas que le monde n’est pas régi par la violence car on est dans la violence quotidienne. Le problème est de la dépasser mais tout en l’intégrant. Il y a un mimétisme dans la violence qui fait qu’on agit parce qu’on a vu agir de telle sorte. C’est ça dont il faut se prémunir. Classe dangereuse synthétise cette problématique sans la justifier, c’est un constat. D’ailleurs, la violence est souvent reprochée à des gens qui vont la déployer comme réponse à leur incapacité, à leur frustration, parce qu’ils subissent une violence psychologique.

Propos recueillis par Yslande Bossé et Guileinne Bossé. 

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