Écrire, oui. Mais avec quel mode d’emploi ?

 

Conversation avec l’écrivaine québécoise Audrey Wilhelmy : 2/2

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Crédit Photo : Julie Artacho


Dans la deuxième partie de notre entretien, l’auteure Audrée Wilhelmy,  remarquée par les romans Oss (2011), Les Sangs (2015) et Le Corps des bêtes (2018)
revient sur les thèmes de prédilection qui nourrissent son œuvre et parle de son rapport à l’écriture, un long cheminement.

 

 

 » Avant d’entamer le dépeçage, Noé a arraché les dents de la baleine, elles ont la forme de doigts d’adultes, sont plus épaisses que le pouce, lancées en désordre dans une boîte en carton. Le sang des gencives a croûté sur l’ivoire « .

Le corps des bêtes


La nature est tellement bien décrite dans votre nouveau roman. Elle en est même un personnage à part entière. Vous décrivez très bien les paysages, la mer, les animaux, tout est extrêmement précis. Avez-vous baigné dans un paysage qui ressemble à ceux de vos livres ou faites-vous beaucoup de recherche pour être aussi concise dans vos descriptions de la nature ?

 A.W : Le rapport à la nature au Québec est très différent de celui en France, la nature est omniprésente. Elle est plus domestiquée que ce que je raconte dans le livre. J’ai marché dans des endroits comme ça, j’ai habité dans des endroits comme ça. C’est la chose qui me frappe le plus depuis que je suis arrivée ici pour parler de  ce roman en particulier, à quel point cet univers-là a peu d’écho dans l’esprit d’un parisien.  Ma façon de décrire  la nature, n’est pas un enjeu, chez nous au Québec, car tout le monde y habite.

Je vis en ville, à Montréal, mais il y a des arbres partout sur toutes les maisons, ils prennent beaucoup de places dans les rues. Dans les fentes des trottoirs il y a des fleurs qui poussent… La nature est partout. Je n’ai effectué aucune recherches pour décrire celle-ci.  Mes seules recherches ont porté sur les animaux,  les parades animales. Je me suis aussi attelé à l’exercice d’imaginer que j’étais moi-même tel et tel animal. Je dois faire des recherches pour ça. Mais pour la nature elle-même, le fort, la plage, c’est différent. Et ce n’est pas uniquement un endroit en particulier que je représente, ce sont des espaces en Floride qui me reviennent en tête, ce sont des lieux mélangés.

 

« Il est faux de dire qu’il faille commencer à écrire pour  devenir écrivain »


Revenons au personnage de Phélie Léanore. Il fait référence aux automates Jaquet-Droz, plus précisément à celui de l’écrivain lorsque Féléor lui intime de commencer à écrire son journal. Ce dernier explique qu’il s’agit de ne pas « laisser la page blanche ». Phélie écrit donc puis se met à dessiner les rouages de l’écrivain automate de Jacquet-Droz. Ce passage n’est pas sans une certaine ironie critique sur ce que représente le fait d’écrire, l’acte d’écrire.

Comment écrivez-vous ? Tapez-vous à l’ordinateur,  utilisez-vous des crayons ?

A.W : Je travaille sur un ordinateur, puis je dessine aussi, beaucoup, beaucoup. C’est souvent ma façon d’entrer dans le texte. Si au tout début d’un projet, je vais commencer par dessiner, je vais prendre des notes à côté d’un dessin, après ça va être à l’ordinateur parce que j’utilise beaucoup de recherches numériques. Il n’est pas vrai, je pense, qu’il  faille commencer à écrire pour devenir écrivain. A mes yeux, c’est le ton de quelqu’un qui ne sait pas du tout ce qu’est écrire. S’asseoire devant une table et écrire …   ce n’est pas comme ça que ça fonctionne… C’est plus complexe. Pour moi c’est très très très  long d’écrire.

Avez-vous un processus d’écriture ? Certains écrivains ont une routine particulière, sont très réglés.

A.W : Je suis quelqu’un de très discipliné. Ecrire demande beaucoup de temps.  Je disais tout à l’heure que je prends parfois six semaines pour écrire une scène. C’est aussi un temps plein. En ce moment c’est mon seul travail. Je dois aussi revoir un peu ma souplesse quant au temps que je consacre à l’écriture, parce que j’ai aussi ce travail d’accompagnement de mes œuvres à faire. Avant,  j’en étais totalement exemptée.

 Je suis actuellement sur un projet dont je vois très nettement l’horizon , cela est donc plus facile. La partie qui est vraiment très longue est celle où on cherche le ton, la ligne directrice du projet. Ça fait plusieurs mois que je travaille sur mon prochain roman, puis il y a un mois environ, j’ai trouvé ce que j’allais faire. Il y a encore une phase de recherche jusqu’en Mai-Juin, mais ce sera beaucoup plus des tests et pas nécessairement des choses qui vont se retrouver dans le livre.

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Dans cette image de l’écrivain automate, il y a cette idée de la mort, ou plutôt une mise en scène de la mort. Comme si écrire, remplir des pages, noircir des pages, était une mise à mort. On parle d’acte d’écriture comme on parle de commettre un meurtre, passer à l’acte pour tuer quelqu’un. Il y a donc un lien semble-t-il entre écrire et tuer pour l’écrivain.

Est-ce que vous vouliez notamment dans Les Sangs, mettre  en avant ce lien entre l’écriture et la mort ?

A.W : C’est une bonne question. J’ai fait ma formation en création littéraire à l’Université, mon doctorat portait en partie sur mon roman Les Sangs. A ma soutenance de thèse ma directrice m’a dit : « Pour moi, j’ai l’impression que Féléor, c’est toi ».  Je ne  comprenais pas vraiment cette analyse. J’y ai repensé après. Mon interprétation, c’est que j’ai aussi créé des femmes qui sont toutes un peu l’amplification de certains de mes défauts. Le perfectionnisme extrême d’Abigail par exemple, reste un rapport que j’entretiens avec l’écriture. Ce sont des choses évidemment inconscientes, non pensées et donc interprétées par les lecteurs. C’est une interprétation qui a du sens  mais ce n’était pas un objectif de traduire en Féléor, le rôle de l’écrivain.

 

 » Parfois le ventre de Noé se contracte, ou alors ses mains frémissent, et Mie sait que sa mère a entendu, elle sait que Noé n’est pas sourde comme le prétend la Vieille. Quand elle choisit les bonnes phrases, Mie la tire vers elle « .

Le corps des bêtes


La fin du Corps des bêtes n’est pas vraiment une fin. Noé s’en va, quitte Sitjaq. Ce départ est-il dû à ce que lui a révélé sa fille, Mie ? Cette dernière avoue  notamment à sa mère : « j’ai demandé à Osip de me prendre comme une femme. » Noé ne dit mot  habituellement, elle émet des sons ou conte des histoires en chantant. Ce sera le seul moment du livre où elle va véritablement s’adresser à sa fille pour lui donner des instructions, comme si elle lui passait le relais, comme si elle  lui  dévoilait un passage à suivre.

 Etait-ce votre intention d’insister sur le thème de la transmission ?

A.W : Je voulais beaucoup parler d’abord du fait qu’il y a une nouvelle femme sur place qui peut prendre en charge le reste de la famille.  J’essaie d’expliquer cela à travers la description des abeilles qui se déplacent, vers la fin du roman. C’est un enjeu qui n’a pas été bien perçu, car pas nécessaire à la compréhension du roman. Pour moi il traduit  le coté encore plus tragique de cette histoire dans le sens où Noé n’a pas fui, elle est restée. Noé est quelqu’un qui tient à sa vie de nomade, elle n’est pas faite pour rester sur place. C’est une des raisons pour laquelle elle s’isole.

Au moment où elle tente de  partir, en fabriquant une barque afin de fuir par la mer,  Osip annule ce départ. Elle aurait pu reconstruire un bateau, il y a aucune raison qui expliquerait qu’elle ne puisse le faire une seconde fois. Sauf que Noé, reste pour Mie. Même si elle ne s’en occupe pas, même si elle ne lui parle pas, même si elle ne l’élève pas, elle reste parce qu’elle ne veut pas qu’Osip met en danger cet enfant qui n’est pas la sienne. Il y a des possibilités pour que les autres frères  soient les enfants d’Osip, mais ce n’est pas le cas de Mie.

Si tout ce monde-là ce parlait, la vie serait beaucoup plus facile, mais Mie rêve d’avoir l’affection et l’attention de sa mère. Puis à la fin, Noé va partir, parce qu’elle sait que si  sa fille couche avec Osip il n’y a plus de danger pour elle. Mie ne saura jamais finalement que le fait que sa mère soit restée,  c’est le plus grand sacrifice de l’histoire de ce personnage. Pour moi, c’est un tout le drame de cette relation mère-fille. Finalement, l’une sacrifie plusieurs années de sa vie pour protéger l’autre qui rêve de savoir qu’elle est aimée par sa mère.

Donc, dans cette passation, il y a la question de la paix d’esprit. Mie est rendu capable de s’occuper d’elle-même et de s’occuper des autres aussi qui sont sur place. L’image des abeilles est vraiment le bon exemple pour traduire cette passation. Une fois que l’essaim d’abeille est plein, la Reine s’en va avec la moitié de la colonie en reconstitué un autre, ailleurs. Elle cède sa place.

 

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 » Mie ferme les yeux. Elle a emprunté le corps d’une reine abeille, une fois. Elle était au cœur d’un essaim et laissait derrière elle une ruche pleine d’ouvrières parce qu’une souveraine neuve allait éclore entre les alvéoles. Elle cédait le nid devenu trop étroit, trop peuplé, partant avec la moitié de la colonie s’installer plus loin. Mie avait pensé à sa mère, pondeuse qui fabrique des enfants mais qui ne s’en occupe pas. Dans le grand lit du phare, elle se souvient de l’envol de l’essaim. La moitié de ses petits bourdonnaient autour d’elle – chant continu, protecteur – tandis qu’elle abandonnait sa maison et laissait à une fille à peine née la ruche et l’autre moitié de sa descendance ».

Le Corps des bêtes.

« L’écriture et le dessin sont difficilement dissociables »

 

Vous venez du monde universitaire. Vous avez fait une thèse en Etude et Pratique des Arts et par la suite, avez quitté la Recherche pour vous consacrer pleinement à l’écriture romanesque. Ce choix a-t-il été pris car allier la Recherche et la création littéraire était difficile ?

A.W : Quand j’ai terminé ma thèse, j’ai fait un post-doctorat en recherche et Création. Ce genre de formation me permettait essentiellement de me consacrer à l’écriture. Mais vient un temps où le financement universitaire a certaines limites, je ne pouvais plus demander éternellement des bourses universitaires. Un choix s’est donc imposé, devenir professeur ou se consacrer à l’écriture. Il y a des postes qui se sont ouverts en création, ça ne veut pas dire que je les aurais eus, mais je n’ai simplement pas présenté de dossier. Mon conjoint est professeur d’Université et j’ai vu que cela implique du temps. J’ai su que si je devenais professeur maintenant, pendant plusieurs années, je ne pourrais plus écrire, alors que dans dix ans, je pourrais toujours être professeur. Quand on fait de la Recherche et puis qu’on  arrête, c’est fini. Il n’est pas très long le temps de grâce qu’on a où on peut continuer à présenter des dossiers. Mon domaine étant la création, je continue d’écrire et dans dix ans j’aurais plus publié que maintenant. C’est un choix qui a été difficile pour le coup à cause de la précarité. Je peux cependant compter sur mon conjoint  qui lui, à un emploi stable.

Vous disiez que vous dessiniez beaucoup avant d’écrire. Vous vous appuyez donc sur l’image pour écrire. Dans Le Corps des bêtes, on le voit beaucoup. Les personnages sont tous des observateurs.

Dans quelle mesure l’image sert-elle votre pratique de l’écriture ?  

A.W : L’écriture et le dessin sont difficilement dissociables. J’ai toujours écrit mais j’ai aussi toujours dessiné,  les deux étaient très liés en générale. Même très jeune, à 7/8 ans, je créais des fans fiction d’émission de tv et je me dessinais mon propre personnage. Et après cela, j’écrivais mon histoire. Ce genre de choses à toujours fait partie du processus et continue d’en faire partie assez naturellement. Je ne pourrais pas départager entre l’écriture et l’image.

Certains écrivains voient des images dans leur tête et tentent de les traduire à l’écrit, mais ils ne dessinent pas.

A .W : Moi, je ne vois pas les images. Je vais dessiner le personnage de  Noé par exemple, mais je ne le vois pas dans ma tête, je ne sais pas à quoi Noé ressemble. Si on devait faire un film et intégrer Noé, il y a aurait un très grand nombre de possibilités car je l’ai dessiné juste pour la trouver. Mais une fois que je l’ai trouvée, elle peut être assez variée. Je ne suis pas du tout visuel quand j’écris après cela, j’accorde plus d’importance aux sonorités, aux mots, et non pas aux images qui peuvent surgir de ma tête.

Nous sommes curieuses de connaître  les écrivains qui vous inspirent.

A.W : Je lis beaucoup de poésie québécoise pendant que je suis en processus d’écriture. J’essaie de ne pas trop lire de romans, parce que c’est difficile, ça détourne et des fois ça teinte. J’essaie de ne pas trop mélanger les choses. La poésie me permet de me plonger dans les mots, sans pour autant être accaparée par une histoire. Je lis beaucoup de femmes du Québec Alexis Morin, Elise Turcotte… Mon dieu faudrait que je fasse une liste !

D’un point de vue thématique et même textuel, Anne Hébert, une romancière importante au Québec, est pour moi une figure inspirante. En termes de filiation, ce serait sans doute la personne dont l’univers, par la représentation des femmes, par le rapport à la nature, par beaucoup de choses, aurait plus d’écho avec mon travail. C’est une figure marquante pour moi.

Propos recueillis par Guileinne Bossé et Yslande Bossé.

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