Faïza Guène : « Ma légitimité d’écrivain, je l’ai gagnée »

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Crédit photo : Camille Millerand


En 2004, l’écrivaine avait 19 ans quand son premier roman
Kiffe Kiffe demain, une histoire percutante sur la vie d’une adolescente ordinaire est publié.
V
endu à plus de 400 000 exemplaires, traduit en 26 langues, le roman a signé d’un beau trait d’encre l’aventure littéraire de Faïza Guène aujourd’hui âgée de 32 ans : Du rêve pour les oufs (2006), Les Gens du Balto (2008), Un homme, ça ne pleure pas (2014), puis Millénium Blues (2018). A l’occasion de la parution de ce cinquième roman, D.É.L.I.É.E a dialogué pendant un petit peu plus de 50 minutes avec l’auteure. 

 

Et 1, et 2 et 5 romans !

 

Tout commence à Paris, par un accident, en août 2003, en plein coeur de la canicule… 

C’est la dernière phrase de la quatrième de couverture de ton cinquième roman Millénium Blues. La première phrase du roman quant à elle débute ainsi : « Une flopée de vieux y sont restés cet été là ». Ce que je remarque et que j’aime dans tes romans, c’est ce côté décalé, cette empreinte un peu baroque, ce ton tranché qui est travaillé, ciselé.

C’est quoi le style ou la patte Faïza Guène ?

F.G Je pense que le but de n’importe quel auteur, c’est d’être distingué par sa façon d’écrire, son style. Lors d’une interview, une journaliste m’a dit et j’étais hyper contente : « Je pense que je pourrai fermer le bouquin, ne pas regarder la couv, et je saurai que c’est toi ».
Pour moi, reconnaître quelqu’un par sa façon d’écrire, c’est ça la définition du style. La difficulté dans l’écriture, et je ne suis pas la seule à le penser, j’ai entendu
Pierre Lemaître le dire à la radio, c’est donner l’impression que c’est facile alors que c’est hyper technique. Au fil des interviews et au fil de la promotion du livre, j’arrive à mettre les mots sur des choses que j’essaie d’exprimer et que je ne parvenais pas à dire car je ne me sentais pas légitime. Je suis une autodidacte. J’ai toujours écrit mais sans avoir lu toute la littérature française, sans avoir fait des cours de Lettres.
On a beaucoup dit à l’époque : « Elle écrit comme elle parle ». Mais non ! Tellement pas ! Je passe un temps fou à relire mes textes à haute voix, à relire. J’essaie vraiment d’être précise, de donner l’impression que c’est parlé, que c’est facile. Si j’ai un but, une orientation dans mon art c’est ça : ne pas révéler le travail qu’il y a derrière. Derrière la phrase, la formule, le texte.


Dans nos plumes, un documentaire de Keira Maameri, tu expliques qu’auparavant, tu avais du mal à te dire écrivain. Un écrivain c’était : «
vieux, mort, en noir et blanc, c’était pas moi ».

Qu’en est-il aujourd’hui ?

F.G J’ai dis « j’écris », pendant longtemps. Quand on me demandait ce que je faisais dans la vie, je disais « j’écris des livres » jusqu’à très récemment. Les gens sentaient ma fébrilité lorsque je disais ça alors il me posaient des questions : « est-ce que tu as publié ? », « tu écris quel genre de livres ? ». J’avais un manque d’assurance quand je le disais donc ces personnes ne pouvaient pas se rendre compte que j’avais déjà écrit quatre romans, publiés dans le monde entier. Maintenant, je pense que ça a changé parce que j’ai 32 ans aujourd’hui et j’ai pris un petit peu de coffre. J’ai moins de mal à le dire. Je pense que maintenant, il faut avoir une volonté.

Je me suis demandé : « Mais pourquoi depuis 10 ans, je laisse le milieu de l’intelligentsia parisien, le milieu de l’édition, les journalistes, décider pour moi ? ». Je n’ai pas à attendre. La légitimité, je l’ai car j’ai travaillé pour. Donc, désormais, je prends le parti de dire que non seulement je suis romancière mais que ma légitimité je l’ai gagné, personne ne me l’a donné. Avant, je n’étais pas sur la bonne route parce que j’attendais que l’on me valide. Pendant des années, j’ai eu des papiers dans les pages Société des journaux. Pas dans les pages Culture, pas dans les pages Livres. C’était un signe fort. Les autres protagonistes du documentaire, d’ailleurs, disent à peu près la même chose. Il y a quelque chose qui n’allait pas. Maintenant, je ne veux plus en souffrir.

 

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Crédit photo : Camille Millerand

 

Je me souviens la première fois que je t’ai vue, c’était à la télévision, dans une émission de Jean-luc Delarue. Tu étais l’une des premières qu’on dit des « banlieues » à être remarquée grâce à la littérature.

F.G Avant, moi, il y a eu Rachid Djaïdani avec Boumkoeur.

 

Oui, c’est vrai mais ce n’est pas pareil quand on est une femme…

F.G Dans mon cas, c’est vrai, que je sentais que je décevais parce que je ne rentrais pas dans la catégorie dans laquelle on espérait me mettre : la petite arabe, faible, qui a été violée, persécutée par ses frères. Toute cette espèce de fantasmagorie autour de la beurette qui était très prégnante dans les années 2000.

C’était l’époque de  « Dans l’Enfer des tournantes » , de tous ces livres là un peu témoignage. C’est ça qui était vachement à la mode. On attendait de moi je pense, que je me plaigne et que je sois sauvée par le « Blanc ». Je n’étais pas dans le fantasme colonialiste. Maintenant, j’ai pris assez de recul pour comprendre ces choses, je les ai étudiées. Quand j’avais 19 ans, je ne connaissais pas tout ce pan de l’Histoire. Je n’avais pas cette vision là des choses. Mais maintenant, je me dis qu’il faut être fier de soi. Il faut commencer à être fier de soi. Je l’étais mais ce n’était pas intellectualisé chez moi. C’était spontané.

 

#LaFamille

 

Quand j’ouvre un livre, j’aime bien voir les dédicaces en italique. Savoir à qui l’écrivain a adressé une pensée particulière. C’est une habitude que je trouve poétique. La dédicace de ton premier roman Kiffe Kiffe demain était adressée à
«
ton père, et à ta mère ». La dédicace de ce dernier roman est adressé à ta fille.

Dans Millénium Blues, la relation entre Zouina et son père est assez particulière, alors qu’il est l’être absent…

F.G La thématique, ou plutôt la figure du père dans mes romans est très importante pour moi. C’est quelque chose de très intime.
Je pense que tous les artistes ont un point névralgique, hyper fort qui va traverser toute leur oeuvre. C’est comme si tu avais une question à laquelle tu dois répondre en faisant ce chemin artistique. On a un truc à dire et on le fait sur plein de formes, on cherche, ça prend du temps. En fait, tout ce que j’écris, c’est une sorte de lettre d’amour à mon père, c’est un message que je lui adresse : le fait de vouloir laisser des traces, d’aller chercher le sentiment chez l’autre.
Même si dans mon oeuvre, le père est une figure de l’absence, il prend toute la place.
Kiffe Kiffe demain démarre par le départ du père. Il s’en va mais il est présent dans tout le livre. Dans Du rêve pour les oufs, c’est pareil. Alhème vit avec un père qui est là mais qui perd la tête.

 

Dans ton avant dernier roman Un homme, ça ne pleure pas, cette relation au père est très présente également.

F.G Pour moi, c’est mon roman le plus fort.
Quand j’ai commencé à l’écrire, j’étais enceinte de ma fille et on a appris que mon père était malade. La vie et la mort se croisait. Ce livre était donc très important pour moi. J’ai mis 6 ans à le sortir. J’ai compris à partir de là ce qui était mon essence dans mon travail. Il y a beaucoup de fiction dans ce livre malgré c’est vrai, ce rapport au père et ma réalité… Mais, le personnage du père dans
Un homme, ça ne pleure pas était quand même assez éloigné de mon père même s’il y a des choses en commun comme la génération, la pudeur, ce que je raconte sur l’Algérie, des souvenirs…
Le schéma familial de mon personnage est vraiment différent du mien. Beaucoup de gens ont cru que je racontais mon histoire. Les journalistes m’ont vu dans le personnage de Dounia alors que moi je me projetais le plus dans le héros, Mourad.

 

« J’ai le Millénium blues. Vous l’avez aussi? Est-ce qu’on en guérira un jour ? »

 

Le personnage de Zouzou se pose cette question qui est au coeur de ton roman.
Ce personnage est complexe, blessé mais on sent une note d’espoir dans ses réflexions et ses interrogations. Comment tu l’as abordé dans l’écriture ?

F.G Avec ce roman, j’ai essayé d’aller plus loin dans la relation aux autres, dans la relation au temps. Quand Zouzou revient en enfance ou quand elle parle de sa propension à être dans le déni, j’ai tenté de rentrer dans une espèce de psychologie un peu plus complexe que ce que j’avais l’habitude de faire auparavant. J’aimais bien avant être dans la caricature, dans la BD presque, je forçais le trait. Avec ce roman, je me suis autorisé à faire un peu de poésie, à aborder les choses de manière sensible, sans aller chercher la vanne…

Ca m’intéressait que Zouzou explore son rapport aux autres. Par quoi ces rapports sont-ils déterminés ? Ca m’intéressait qu’on comprenne que son rapport avec Carmen vient du fait qu’elle est une enfant de divorcés, qu’elle n’a pas de frères et soeurs, qu’elle souffre de cette solitude. Zouzou est quelqu’un qui se sent ignorée. C’est pour ça que lorsqu’elle rencontre Eddy, le fait qu’il l’aime, qu’il l’ait choisi, et bien cela lui suffit. Elle se laisse choisir. Zouzou a des blessures d’ego, elle porte les blessures d’une fille qui n’est pas sûre d’elle.
Je voulais à travers ce personnage explorer l’évolution des relations. C’est quand même une histoire qui se passe sur quinze ans.

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Ton roman est truffé de références musicales Comment ça t’es venue, cette forme en chapitres multiples qui se suivent comme des tableaux dans une comédie musicale ?

F.G C’est vrai que les principaux personnages ont une identité musicale.
Zouzou, elle aime ABBA, c’est une romantique, une sentimentale, elle aime embellir. D’où ce côté un peu pop et coloré. Quand elle parle d’ABBA, elle dit :
« au moins, eux, ils avaient l’air de sentir la lavande et leurs affaires étaient pailletées ». Carmen, c’est le personnage un peu plus rentre-dedans, avec ce qui lui arrive, on sent qu’elle est dans l’autodestruction. Du coup, elle écoute du hip-hop, mais le hip-hop dans sa source : Lunatic, La Rumeur etc. Et Eddy, lui c’est Guns N’Roses. C’est vraiment le rockeur dans toute la tragédie du rockeur un peu blessé, l’écorché vif.
J’aime créer ces ponts et habiller mes personnages avec la musique.

Et le papa, lui,  il écoute du Johnny ? C’est marrant, ça m’a fait penser à ce que disais Finkielkraut à propos des non-souchiens qui n’auraient pas été présents aux funérailles du chanteur…

F.G Le papa de Zouzou, il passe de Johnny Hallyday à Idir ! Il fait un retour aux sources. En fait, il n’y a rien de surprenant là dedans.
Quand j’ai fait la promo du livre, on s’étonnait que j’écoute du ABBA mais j’ai grandi à une certaine époque. Pour moi, c’est aussi une manière de dire que c’est absurde de figer les gens dans une identité supposée parce qu’en fait, on ne sait rien. Ce qui est intéressant, c’est d’amener des choses décalées et de surprendre. Ce que je fais, c’est une sorte de mise en valeur de ce qu’on appelle la culture mainstream.
Cette culture populaire dont je fais référence dans le livre : ABBA, La Petite Maison dans la prairie etc. C’est une manière de l’inscrire dans un roman, dans la littérature.

 

Dans tes livres, tes personnages ne sont pas des winners. Ce sont des gens ordinaires, moyens, inscrits dans une certaine banalité. Le roman, plus largement la littérature sont-ils des moyens de rendre poétique et beau ce qu’on perçoit comme une forme de banalité, de laideur ?

F.G Oui tout à fait. Dans le livre, j’aime le personnage du SDF parce que l’on comprend que c’est à nous de trouver la beauté, c’est à nous de la chercher. Je peux écrire des romans avec des anti héros parce qu’ils ne me mâchent pas le travail. Ils ne sont pas beaux, ils ne sont pas riches, ils n’ont pas forcément réussi, ce ne sont pas gens glorieux. C’est ma manière de les percevoir et de les raconter qui va leur donner cette beauté là.

 

#Metoo

 

« Les femmes ne devraient pas avoir le monopole de la culpabilité. C’est aux hommes d’être moins légers ».

C’est Zouzou qui se fait cette réflexion dans le roman. Elle fait référence à une phrase de Dominique Strauss Kahn. J’aimerai savoir ce que tu penses du mouvement #Metoo et de toute les polémiques autour du hashtag « Balance ton porc ».

F.G On fait parler les femmes, c’est bien. On dit que la parole des femmes se libère, c’est canon. Mais, ce serait bien que les hommes l’entendent cette parole. A quel moment, va t-on faire parler les hommes ? Les faire réagir ? Est-ce qu’ils entendent ce qu’on dit ? Comment ils comprennent tout cela ? Le problème sous-jacent à ces mouvements, c’est le problème du pouvoir.
La plupart des histoires qu’on a entendu portaient sur ça : des hommes qui usent de leur pouvoir sur les femmes. On se rend compte que le droit de cuissage existe encore.

 

#Elan

 

« On a admis avoir perdu le feu » dit Zouzou évoquant le 1er tour des présidentielles en 2017, qui a vu le Front national passer sans que « personne ne s’affole », sans que « personne ne se soulève » pense le personnage.

Tu penses que la France a vraiment perdu le feu ? C’est quoi ce feu ?

F.G C’est difficile de comprendre ce phénomène mais j’ai la sensation que notre élan a été assommé par tous les drames que le pays a vécu. Et qu’il y a tellement de raisons de s’indigner, qu’on se sent submergé et quand on voit que la noirceur l’emporte parfois, on se sent comme paralysé. Le feu peut toujours se rallumer, il faut qu’on prépare la future génération à agir, la nôtre commente beaucoup et agit peu.


Qu’est-ce qui te manque le plus des années 90, que ce soit dans la politique, la musique, les séries télévisées etc ?

F.G Ce qui me manque le plus, c’est l’âge que j’avais ! Ma candeur ! Les gens que j’aime et qui ont disparus aussi me manquent terriblement. La langueur du temps qui passe quand on est enfants, les longs mois de vacances, les promesses d’une vie d’adulte incroyable, beaucoup de choses me manquent mais paradoxalement je n’échangerai pour rien au monde ma vie d’aujourd’hui et l’expérience qui a fait de moi la femme que je suis devenue…

 

Si tu avais la possibilité d’utiliser aujourd’hui un forfait téléphonique vraiment génialissime, le top du top en matière de futurisme. C’est-à-dire, un forfait téléphonique qui te permettrait d’appeler la jeune fille que tu étais dans le passé. Qu’est-ce que tu lui dirais ?

F.G Je lui dirai : ma chérie,  tu vas en baver mais tu vas rester intègre, et c’est l’essentiel !

 

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#Ecrire


« Il faut toujours une séparation d’avec les autres gens autour de la personne qui écrit les livres. C’est une solitude. C’est la solitude de l’auteur, celle de l’écrit ». Marguerite Duras est l’auteure de ses mots que j’ai pris dans un court essai qui s’appelle
Ecrire.

Ecrire pour toi, est-ce une forme de solitude voulue ? Comment les mots t-ont-ils pris ?

F.G C’est tellement vieux, que je ne serai pas capable de dire si c’est le sentiment de solitude qui m’a amenée à écrire ou si c’est le fait d’avoir toujours eu ce truc d’écrire qui m’a conduit à avoir cette solitude que j’ai par moment.
Je pense qu’il y a surtout un décalage. Le sentiment de solitude ne veut pas dire être seule. Je suis quelqu’un de très entourée, je suis assez sociable, assez versatile. Mais le sentiment de solitude, c’est quelque chose qui ne m’a jamais quittée. J’ai toujours l’impression qu’il y a une part de moi qui est incomprise. Et cette part là, ma manière de la faire s’exprimer, c’est d’écrire. Et ce n’est pas forcément quelque chose de tragique.

Écris-tu pour un lecteur, ou d’abord pour toi ?

F.G Toujours d’abord pour moi. Même si je sais que j’ai des lecteurs maintenant, des gens qui m’attendent,  je n’arrive pas à écrire pour les autres. Je suis trop honnête pour faire ça. A mes yeux, l’intégrité que j’ai, fait que j’essaie d’écrire le livre que j’aimerai lire. Donc, j’écris pour moi d’abord. 

 

Propos recueillis par Yslande Bossé

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