Le passing ou comment passer pour blanc quand on est noir

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Publié pour la première fois en 1929, le roman de Nella Larsen, Passing  (traduit par Clair-obscur en français) raconte la vie de deux africaines-américaines, Irene Redfield et Clare Kendry, qui sont si claires de peau qu’elles peuvent se faire passer pour des américaines(Il ne s’agit pas de dire que les africains-américains ne sont pas américains mais de souligner une différence de phénotype). C’est donc ce phénomène que l’on appelle le passing.

Le roman de l’écrivaine métisse a été publié par les frères Knopf qui ont édité presque tous les grands auteurs de la Harlem Renaissance, en 1929. La plupart des critiques pense que l’auteure s’est inspirée de l’affaire Rhinelander qui a fait grand bruit en 1925 aux États-Unis. Le millionnaire Leonard Kip Rhinelander a intenté un procès à sa femme, Alice Beatrice Jones, parce qu’elle lui avait dissimulé son « sang africain ».
Ce n’est rien révéler d’inédit ou d’extraordinaire que de dire que le fait d’être africain ou d’ascendance africaine a toujours été un problème aux États-Unis. L’africain et tous ceux qui lui sont plus ou moins directement assimilés dérangent par leur présence mais paradoxalement pas par le travail qu’ils fournissent. Au point qu’à l’abolition de l’esclavage, la
 one drop rule est rapidement adoptée par les états du sud mais est en réalité valable sur tout le territoire. Cette règle dit que si l’on possède une goutte de sang noir, on est noir.

En plus de la hiérarchisation raciale du monde et des nombreux viols perpétrés sur les esclaves cette règle contribue à aboutir à la situation étrange qui fait que l’on peut être phénotypiquement considéré comme blanc mais racialement classé comme noir.


UNE PEINTURE DE LA BOURGEOISIE NOIRE

Irene Redfield choisit de vivre à Harlem avec, son mari le docteur Brian Redfield, leurs garçons et les autres africains-américains tandis que Clare Kendry a épousé l’homme d’affaires américain John Bellew et lui a donné une fille. Elles ne vivent pas dans le même monde. Cependant, Nella Larsen ne fait pas dans son roman une peinture du ghetto, celui dont on tend peut-être à se représenter un peu trop promptement. Elle dépeint un milieu aisé. Les époux Redfield appartiennent à ce que l’on pourrait appeler la « bourgeoisie noire », en partie au sens dans lequel le sociologue Franklin Frazier a tenté de le définir dans son ouvrage de 1955 (Bourgeoisie noire). 
Il s’agit du Harlem des années 20-30 et nombre de fléaux qui l’infecteront par la suite ne s’y sont pas encore abattus ou n’ont pas atteint une croissance exponentielle.

 

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Alex Rodriguez Santiba on Unsplash

 

Les amies d’enfance s’étaient perdues de vue mais se revoient sur la terrasse d’un établissement chic réservé aux blancs où elles prennent le thé. C’est déjà le premier indice de l’immense tact psychologique de l’écrivaine Nella Larsen.
Irene Redfield se prend, de temps en temps, au jeu du passing. Il ne s’agit pas pour elle d’oublier ses parents, ses amis et jusqu’à ses diverses appartenances sociales pour en nouer d’autres, mais de s’octroyer un petit plaisir ou un moment de détente en allant prendre un thé sur un rooftop, qui lui serait interdit si elle s’y présentait en tant qu’africaine-américaine. Il y a donc des degrés dans le passing, il est d’ailleurs rare que le bon entendement d’un phénomène ou d’un acte se fasse sans qu’on en décèle les subtilités.

D’ailleurs le roman de Nella Larsen est tout en subtilités. Elle livre, au-delà d’une analyse du passing, le portrait de deux femmes, de leurs attentes, de leurs espoirs, de leurs déceptions, des obstacles qu’elles rencontrent dans leur vie quotidienne. Il s’agit, au final, d’une image dense et saisissante de la société dont elle est contemporaine et des enjeux qui la traversent, dont l’un des plus importants demeure la question raciale.


QUAND LE CINÉMA US S’EMPARE DU PHÉNOMÈNE DU PASSING

 

Pour Clare Kendry, la fin sera tragique mais pas à la façon de l’héroïne d’un film hollywoodien sur le passing.

Généralement, dans ces films, l’héroïne relève du stéréotype de la Tragic Mulatto, l’une des figures récurrentes des stéréotypes sur les africains-américains recensées par l’historien du cinéma Donald Bogle, c’est-à-dire qu’elle est trop blanche pour les noirs et trop noire pour les blancs. Le destin d’une telle héroïne est toujours marqué par son héritage racial partagé. Par exemple, dans les deux versions du film Imitation of Life, celle de John Stahl de 1934 et celle de Douglas Sirk de 1958, la jeune fille qui peut passer pour blanche a honte de sa mère. Dans la seconde version, elle la rejette violemment après que son petit-ami la gifle parce qu’il s’est rendu-compte qu’elle avait du sang « noir ». Avoir ce sang est souvent vécu, par la plupart des héroïnes de ces films hollywoodiens, comme une malédiction.

 

 

 

C’est le cas dans Pinky, d’Elia Kazan (1949). Pinky renonce à son fiancé blanc parce qu’elle sait qu’elle est noire même s’il n’y paraît pas. Dans Band of Angels de Raoul Walsh, l’héroïne est dépossédée et vendue comme esclave quand il s’avère qu’elle est noire alors qu’on la croyait et qu’elle se croyait blanche.

Une des rares exceptions est celle du film de Carl Franklin, Le Diable en robe bleue, réalisé en 1995, adaptée du roman éponyme de Walter Mosley. Le personnage principal, Ezechiel Rawlins, un Africain-Américain qui joue au détective pour rendre service, doit retrouver une femme, Daphné Monet, en réalité Ruby Hanks. Au cours de l’enquête il va se rendre compte qu’elle est une Africaine-Américaine qui s’est faite passer pour une Américaine, ce qui lui a permis de se marier avec un notable. Mais ce dernier subit un chantage de la part de son rival en politique qui à découvert le pot aux roses. Ici le passing est une opportunité que l’on saisit sans que cela ne soit forcément motivé par un rejet.

Mais le film qui présente le point de vue le plus intéressant sur le passing, parce qu’il montre l’absurdité de certaines représentations sociales, c’est celui réalisé par Ivan Dixon en 1973, The Spook who sat by the door, adapté du roman éponyme de Sam Greenlee.


« I’M NOT PASSING I’M BLACK! »

 

Dans la scène qui va de 48’50 à 51’25 Dan Freeman, l’ancien agent de la CIA, est chez Willie, un des membres de son armée de guérilla pour la libération des Africains-Américains. Il dit qu’il a besoin de lui pour un autre boulot que l’on ne doit pas pouvoir connecter à leur organisation. Freeman énumère une liste de cinq personnes avec lesquelles il devra se charger de ce travail (Red Beans, Benny Rooster, Po’Money, J.T, Johnny) qui est un braquage de banque. A l’écoute des noms Willie s’énerve et dit :

« All the yellow niggers right ? Man I’m tired of that I’m not passing I’m Black ! ».

Bien qu’il ait protesté, au plan suivant, on voit Willie et les cinq autres hommes habillés en costume commettre le vol à main armée, s’enfuir dans une camionnette dans laquelle ils se changent (ils enlèvent leurs perruques et leurs costumes) avant de l’abandonner pour une voiture dans laquelle Willie allume la radio et un commentateur annonce qu’un vol à main armée vient d’être commis, qu’il a été perpétré par « six Caucasians males between the age of twenty to thirty. »
Willie sourit à ses complices en constatant que le stratagème de Freeman a fonctionné.

Cette scène montre qu’être Africain-Américain ou Américain n’est qu’une question de costume. Et, en effet, il a suffit à Willie et ses acolytes de changer de vêtements, à aucun moment ils n’ont dissimulé leurs visages, pour changer de « race » . (Ici le terme est entendu au sens où il pouvait avoir cours à cette époque, dans les années 70, aux États-Unis). 

 

Kémi Apovo. 

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