En amitié, sommes-nous de mauvaises féministes ?

Plongée dans les amitiés féminines d’Elena Ferrante et de Toni Morrison. (2/2) 

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L’humain aime à s’interroger sur les conséquences du passage du temps sur son corps, sa pensée, sa vie. Que reste t-il de nos vieilles amitiés lorsque l’on prend de l’âge, lorsque que nos actes nous poussent à changer, à évoluer, à prendre de la distance avec le passé, à construire en l’absence d’êtres-amis devenus des souvenirs que l’on ressasse comme on contemple un album photo entièrement jauni ?
L’amitié s’efface t-elle ? Doit-elle comme l’amour, s’inventer, se réinventer, s’entretenir pour durer ?
C’est en partie ces interrogations qui m’amène à écrire ce long texte et à y faire se croiser deux auteures que tout semble à première vue opposer.

L’une est afro-américaine, l’autre est italienne. L’une est connue sous son nom d’écrivain Toni Morrison mais son vrai nom est Chloé Anthony Wofford, l’autre a créé un vaste mystère autour de son identité et publie son oeuvre sous le pseudonyme : Elena Ferrante. L’une met en lumière dans une courte fiction à la prose sublime, les imaginations et les combats de femmes noires aux Etats-Unis pour leur liberté, leur dignité, l’autre décrit dans une prodigieuse saga, les parcours de deux femmes blanches qui rêvent d’aventure et  d’émancipation.
En plein débat sur les visions plurielles du féminisme, la rencontre entre ces deux femmes-écrivaines ne peut que stimuler mon imaginaire.

QUAND LES HOMMES NE SONT PAS LÀ, LES FEMMES DANSENT…

A sa sortie en 1973 le deuxième roman de celle qui a été éditrice chez Ramdom House avant de publier son premier livre à 39 ans, enthousiasme les féministes américaines. Sula est une héroïne qu’on a envie d’aimer parce qu’elle est révoltée. Elle n’accepte pas le schéma de vie tout tracé que souhaite lui imposer la société et sa communauté : se marier et avoir des enfants. Surtout, elle est libre et aime le clamer haut et fort. Après le mariage de sa meilleure amie Nel en 1927, Sula s’en va de Médallion en laissant derrière elle son amitié et sa vie de jeune fille.

Il se passerait dix ans avant que les deux amies ne se revoient, et un fossé se serait creusé entre elles”.


Le fossé en question est en partie incarné par le mari de Nel : Jude. A son insu, l’homme s’est placé au mitan de l’amitié des deux femmes. D’abord, en épousant celle qui a été l’autre Sula, son double puis en commettant un péché quasi impardonnable : tromper sa femme Nel avec sa meilleure amie. Pour Sula, « prendre » Jude à Nel n’a été qu’une expérience nous explique le narrateur, qui précise que ce personnage ne possède aucun ego. Dans la seconde partie du roman, l’héroïne dangereuse avoue avoir été « un peu surprise et très triste de voir Nel se conduire comme les autres », c’est-à-dire ces femmes mariées décrites comme des « araignées qui ne pensaient qu’au prochain barreau de leur toile, qui pendaient dans des coins sombres et desséchées ».

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Dans la saga d’Elena Ferrante, le mariage de Lila avec le riche épicier Stefano Carracci a précipité la première séparation entre elle et son amie d’enfance. Cette distance atteint Elena Greco de plein fouet. Pour celle qui raconte les événements de ce long récit qui débute dans les années 50, son rêve d’aller courir le monde avec une femme qu’elle admire n’est plus que lointaine pensée. A l’envie et la jalousie ressenties par Elena s’ajoute la douloureuse perte de sa « soeur » en raison de son union avec un homme.

Elle l’aimait, elle l’aimait comme aiment les filles des romans-photos. Toute sa vie, elle lui sacrifierait ses qualités et lui ne se rendrait même pas compte de ce sacrifice, il vivrait parmi les trésors de sentiment, d’intelligence et d’imagination qui la caractérisaient sans savoir qu’en faire, il allait la gâcher”.

NOUS SOMMES TOUTES DES MAUVAISES FÉMINISTES.


Toni Morrison
et Elena Ferrante mettent en exergue à travers leurs récits plusieurs réflexions et visions sur l’expérience féministe. Leurs héroïnes portent en elles les revendications, aspirations, divisions, et interrogations d’un mouvement qui aujourd’hui encore n’en finit pas de faire claquer les langues. 
Dans Sula, le mot féminisme n’est pas usité (l’histoire débute en 1917 peu après la première guerre mondiale) mais toutes les tensions et les pensées autour de ce courant resurgissent à travers les personnages féminins, en particulier Sula. Pour cause, le roman de Toni Morrison est publié en pleine effervescence du Black Feminism (féminisme noir).

Ce mouvement émerge à l’aune des luttes pour les droits civiques dans les années 1960 et se théorise petit à petit dans des concepts, des textes cruciaux et des discussions soulevées par des figures féminines noires (militantes, artistes, universitaires, écrivaines) d’importance à l’instar de Bell Hooks ou alors Patricia Hill Collins, Angela Davis ou encore Zora Neale Hurston.
Celle qui à son retour en 1937 après une expédition dans le nord fait jaser tout Médallion en raison de sa liberté d’esprit et de corps semble incarner à la perfection, la lutte et la résistance des femmes afro-américaines en prise à la fois, avec le racisme et le sexisme. Cette double discrimination subit par les femmes noires a été définie en 1989 sous le terme intersectionnalité par l’universitaire et féministe Kimberlé Crenwhaw

Une des complexités du personnage de Sula réside d’abord dans cette façon qu’à Toni Morrison de la faire se dérober du rôle qui lui est échu en tant que femme. En tant que femme noire.
En 1940, trois ans après la trahison de Sula et de Jude, le personnage de Nel, celle qui a choisi le chemin du mariage, de l’attache puis de la vertu « 
triste et sévère » va rendre visite à son ancienne amie tombée malade et en profite pour lui rappeler sa condition de femme noire dans le pays de l’Oncle Sam.

“Tu ne peux pas tout faire. T’es une femme et une femme de couleur en plus. Tu ne peux pas faire comme un homme. Tu ne peux pas te promener partout avec l’air indépendant, en faisant ce que tu aimes, en prenant ce qui te plaît et en laissant le reste”.

Bien sûr, l’héroïne à la rose accrochée à l’oeil ne l’entend pas de cette oreille.
Sa vision de la femme en tant qu’être libre dans sa solitude, dans sa misère, dans sa souffrance, sa tristesse ou dans son désir d’expérimenter les mystères de la vie entre en contradiction avec la représentation qu’en a sa propre amie.
Sula veut mener la propre danse de son existence mais Nel lui reproche cette soif de liberté que les hommes ne peuvent étancher, du moins cette curiosité déterminée que possède son amie à y aspirer. Est-ce parce que Nel en est incapable elle-même ? Est-ce parce qu’elle a vu sa mère, « la fille d’une putain créole » se battre pour avoir une vie respectable afin de ne pas être considérée comme une moins-que-rien ?
Est-ce parce qu’elle ne comprend pas le comportement de Sula, devenue une
ennemie, depuis que celle-ci lui a pris son mari Jude ?


L’autre complexité du personnage éponyme du roman est son absence d’orgueil, de conscience d’elle-même. Sula qui semble symboliser la femme libre sexuellement, intellectuellement, financièrement semble être une fausse féministe. Ou, pour reprendre la qualification de l’écrivaine américaine Roxane Gay, une mauvaise féministe (bad feminist). Et ce n’est fondamentalement pas une mauvaise chose.
Si l’héroïne de Toni Morrison n’a pas pris conscience du mal qu’elle pourrait causer à son amie Nel en lui prenant « son homme », c’est qu’elle n’a pas réfléchi aux conséquences.
On l’a vu plus haut, pour Sula, Jude était un défi à expérimenter. Enfant, elle a grandi dans un environnement où « 
les femmes jugeaient tous les hommes disponibles et les choisissaient uniquement selon leur bon plaisir ». Ainsi, « elle était mal préparé à la possessivité du seul être à qui elle était liée », c’est-à-dire Nel.

C’est sans doute pour cela que Sula ne voit pas le mal dans son acte. Pour elle, l’amitié féminine se situe au-delà d’une quelconque solidarité à l’oeuvre entre femmes. Elle a donc échoué à être cette femme que la société la pousse à devenir. Elle a échoué à être cette femme, à la fois maître d’elle-même et bonne pour sa semblable en toutes circonstances.

En raison de son individualité floue, des modèles féminins qu’elle a eu devant les yeux et surtout à cause de cette absence de possibilités d’investir sa curiosité dans quelque chose lui permettant de se découvrir, Sula a brisé le pacte de l’amitié qu’elle entretenait avec Nel. Cette-dernière paraît symboliser une nécessaire solidarité et entraide entre femmes dans l’amitié contre l’oppression sexiste.

“Tu ne m’aimais suffisamment pour le laisser tranquille. Pour le laisser m’aimer. Il a fallu que tu le prennes.”

reproche Nel à Sula. Cette dernière lui répond alors :

Qu’est-ce que tu veux dire, que je le prenne ? Je ne l’ai pas tué, je l’ai seulement baisé. Puisque nous étions de si grandes amies, comment est-ce que tu n’as pas pu passer là-dessus?”.

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Chez Elena Ferrante, c’est Elena Greco, la narratrice qui porte sur ses épaules de jeune écrivaine, l’ébullition féministe italienne. Alors qu’elle peine à élever ses filles comme elle le voudrait et à jouer le rôle de l’épouse comblée, la jeune femme se lance au départ sans conviction, dans la lecture de textes féministes, sous l’impulsion de Mariarosa, la jeune soeur de son mari Pietro. Elena découvre « 
Crachons sur Hegel »,
le brûlant essai de l’auteure italienne Carla Lonzi et s’enthousiasme pour la pensée puissante de l’une des
féministes italiennes les plus importantes des années 1970. Tout de suite, elle associe la façon de « penser contre » que possède Carla Lonzi à celle de son amie Lila qui a toujours su réfléchir par elle-même. Ces lectures prolifiques amènent ainsi la protagoniste à fréquenter un groupe de jeunes universitaires friandes des conversations sur la condition féminine.

Je fus fascinée par la manière dont les femmes parlaient et s’affrontaient, directe jusqu’à en être désagréable. Je n’aimais pas la complaisance qui cédait la place aux commérages, ça je l’avais vu à l’oeuvre dès à l’enfance. En revanche, je fus séduite par un besoin d’authenticité que je n’avais jamais connu auparavant, et qui n’était peut-être pas dans ma nature. (…) Je sentis que j’aurai dû faire quelque chose de similaire avec Lila : nous aurions dû examiner notre relation avec la même inflexibilité, aller au fond de ce tout ce que nous nous taisions”.
(Celle qui fuit et celle qui reste / L’amie prodigieuse III)


Se rassembler entre amies pour débattre, parler de soi, s’affronter sur des problématiques multiples, converser pour mieux se comprendre, se confronter à d’autres points de vue et opinions.
L’expérience plurielle de l’échange féminin ne serait-il pas la base de la construction d’une amitié réelle entre femmes ? 
Cette « inflexibilité » dont parle Elena Greco peut-elle se traduire par une volonté féroce de dépasser les clivages (sociaux, économiques) qui divisent les êtres, plus particulièrement les êtres féminins pour « aller au fond de ce qui est tu? ». 
Ou alors, s’agit-il plus simplement de forcer le trait du langage et du corps, de se dire les choses sans concessions comme si la survie de l’amitié en dépendait ?

A travers la narratrice de sa saga, Elena Ferrante pointe du doigt certaines idées novatrices de Carla Lonzi. Quand Elena Greco se persuade « d’enquêter sur sa nature de femme », au lieu de « s’efforcer d’acquérir des capacités masculines » ou alors « de se faire valoir auprès des hommes », elle reflète les réflexions de la critique d’art italienne, en particulier celles concernant « l’autoconscience féministe. » 


Le féminisme débute quand la femme cherche la résonance de soi dans l’authenticité d’une autre femme parce qu’elle comprend que la seule façon de se retrouver soi-même est dans son espèce. Non pas pour exclure l’homme, mais en se rendant compte que l’exclusion que l’homme retourne contre elle exprime un problème de l’homme, une frustration à lui, une incapacité à lui, une habitude à lui de concevoir la femme en vue de son équilibre patriarcal.”
Carla Lonzi (De la signification de l’autoconscience dans les groupes féministes)

Le féminisme débute quand la femme cherche la résonance de soi dans l’authenticité d’une autre femme parce qu’elle comprend que la seule façon de se retrouver soi-même est dans son espèce.
J’ai répété cette phrase dans ma tête plusieurs fois afin d’y soustraire une évidence, une vitalité, voire l’émanation d’une quelconque véracité. Puis je me suis demandée si l’amitié féminine à laquelle aspirent Sula, Nel, Elena et Lila se rapprochait de cette quête d’une « résonance de soi dans l’authenticité d’une autre femme », comme l’écrit si bien Carla Lonzi. 
Pour Elena Greco, l’autre moitié de Lila mais également celle de l’âme écrivante (Elena Ferrante), l’expérience d’une amitié féminine féministe est semble-t-il vécue de la façon inverse.
Au lieu de la quête d’une résonance d’elle-même en la personne de Lila, c’est une résonance de Lila qu’elle cherchait en elle. 
En prenant de l’âge et en pleine construction de sa propre individualité, le personnage se rend compte que sa grande proximité avec Lila l’avait obligé à s’imaginer telle qu’elle n’était pas.

 “Je m’étais additionnée à elle et me sentais mutilée dès que je me soustrayais. Pas une idée sans Lila. Pas une pensée à laquelle me fier sans le soutien de ses pensées. Pas une image. Je devais m’accepter en dehors d’elle. C’était là le coeur du problème”.

Quant à la Sula de Toni Morrison, elle qui « cherchait depuis toujours un ami avait mis longtemps à découvrir qu’un amant n’est pas un camarade et ne le sera jamais – avec une femme. Et qu’il n’y aurait personne pour incarner cette autre version d’elle-même qu’elle s’efforçait de trouver pour la toucher d’une main nue ».
Personne vraiment ? L’épilogue du roman semble suggérer qu’au-delà du désir propre de Sula, son amie Nel était bel et bien cette version autre d’elle-même qu’elle peinait à trouver. Et vice-versa. A cinquante-cinq ans, bien après la mort de son amie, Nel découvre la terrible vérité avec un mélange de stupeur et de douleur.

“Tout ce temps, tout ce temps, j’ai cru que c’était Jude qui me manquait”. Sa perte lui écrasa la poitrine et remonta dans sa gorge. “On était deux filles ensemble”, dit-elle comme pour expliquer quelque chose.”


Yslande Bossé 

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