Nègre, Noir, Black : what else ?

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© Malik Earnest sur Unsplash

Tableau I.

A la manière de Jean-Claude Charles.
Ah, la manière de Jean-Claude Charles !

Nègre, Noir, Black. Nègre, Noir, Black. Répétez après moi ! Nègre, Noir, Black. Voyez-vous la gradation dans le titre ? Pour le meilleur et pour le pire. Pardon. Du + au – / barre oblique. D’aucuns disent qu’à trop crier au racisme, et bien, ÇA ne sert pas la CAUSE, bien au contraire. Comme si le mot R.A.C.I.S.M.E qui n’est nullement un gros mot devenait un alibi, une cape protectrice, une carte prioritaire voire un laissez-passer universel bel et bien PÉRIMÉ. Pour ceux qui l’utiliserait comme une pièce porte-bonheur, un porte-drapeau ou un porte-flingue. « Pourquoi tout ramener au racisme ? », demande t-on… Le mot ne passe pas, cela est bien normal il y a de la concurrence dans l’air, je dirais même plus, une sacré grosse confusion dans l’air. Abattre le mot RACE pour combattre le racisme. La Constitution a parlé. 
Entendu quelque part : « Dire Black au lieu de noir, est-ce que c’est raciste », « Pourquoi on ne peut pas dire Black »? « Black, ça fait cool non? ». Entendu dire et lu quelque part : « Vous, les noirs », « le nègre, il t’emmerde », « Haïti où la négritude se mit debout pour la première fois », « Nègre je suis, nègre je resterai », « l’émotion est nègre comme la raison hellène ».

Levez-vous les sourcils, Les froncez-vous ? Poussez-vous un soupir, un gémissement, un râle d’agacement ou d’heur qui sait… Après tout, le sujet a son taux d’intérêt. Il est explosif, sensible, tellement irrésistible qu’on le mange à toutes les sauces :
sauce « Africa », sauce « Esclave », sauce « Colonisation », sauce « Barack Obama », sauce « Aliénation », sauce « Françafrique », sauce « Bounty », sauce « Teint chocolat-café-vanille-caramel », sauce « Noir bleu nuit », sauce « postérieur Vénus Hottentotien » sauce « BlackBlancBeur », sauce « Beauté noire », Sauce « AFRO »,
sauce « Y’a Bon Banania », sauce « Odeur Noirte », sauce  « Négritude », sauce
« Chaleeuuuur », sauce « Michael Jackson », sauce « 1804 », sauce « Charbon »,
sauce « Accent noirafricain », sauce « phallus imposant », sauce « Blues », sauce
«
La Société des Amis des Noirs », « sauce un noir, ça rapporte ou pas ? »  sauce… STOP.

 

Tableau II.

« Débaptiser la question noire »

La dénomination est d’importance chez Jean-Claude Charles. Dans un essai aux airs pamphlétaires et intitulé Le corps noir (1979), ce « nègre errant » comme il s’est définit lui même, jette les mots au lance-pierres, les crache, les vomit pour en expulser une sorte de bile mi-noire, mi-blanche, une bile aux vertus thérapeutico-salvatrices, faussement en transe.
L’auteur de Manhattan Blues parcours de son regard visionnaire, les idéologies et représentations pointées sur le corps noir. Il scrute à la loupe de sa prose gargantuesque, avare en ponctuations, tous ces « dépôts de stéréotypes, de fantasmes sur les Noirs « qui font d’eux et de leur corps une pure « invention », un « objet ».
La « question noire » jaillit ici (dans un humour grinçant) comme un vieux songe qui n’en finit pas de tarauder l’esprit de l’Histoire, une « Histoire balisée de pierres blanches ».

Trente ans avant le journaliste et écrivain afro-américain Ta Nehisi Coates, qui dans son sublime essai publié en 2015, Between the World and Me, Letter to my son,
(traduit par Une colère noire en français)
met à mal le mythe de l’Amérique blanche et dénonce le « pillage » subie par le corps noir, peu après le génial écrivain James Baldwin qui dans son oeuvre et ses essais s’est attaché à montrer que le « problème noir, n’existe pas », que l’homme blanc en bâtissant l’homme noir s’est illusionné à croire qu’il était vraiment blanc, Jean Claude Charles dépoussière au début des années 80, la bien nommée question noire, qu’il faudra bien, nous dit-il « débaptiser ». Son essai, qu’il dresse comme une sorte de « parcours alphabétique du corps noir » pulvérise non seulement les idées reçues, stéréotypes et autres imaginaires qu’ont les Blancs sur le corps noir mais aussi la participation selon lui des Noirs eux-mêmes à l’édification de ces fantasmagories. 

L’auteur fustige notamment cette propension chez « le nouveau maître noir », à « utiliser l’héritage colonial à des fins de séduction », à « naturaliser les données du corps noir par des justifications d’ordre esthétique, climatique et métaphysique » par l’intermédiaire d’un langage emprunté au maître blanc.
C’est ce qu’a fait, pense Jean-Claude Charles, l’auteur malien Fodé Diawara dans son Manifeste de l’homme primitif.

Dans le travail de ce dernier, tout se passe comme si « le noir n’avait nul contenu imaginaire ». Tout se passe comme si « nous n’étions pas avant tout en présence d’une couleur investie par un travail idéologique. Comme s’il pouvait y avoir matière à réplique au niveau de ma banale surface épidermique, alors que l’essentiel se joue dans les couches de représentation qui viennent s’accumuler sur mon corps », écrit l’auteur du roman Bamboola Bamboche.

 

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Tableau III.

Promenons-nous dans les bois du Mythe du corps noir.

Celui qui voit le jour en 1949 à Port-au-Prince, en Haïti peint dans son essai une Toile du monde sur laquelle une pléthore de mythes autour du corps noir ressortent sous une lumière criarde, presque étouffante. Le corps noir sale, le corps noir qui rit, le corps noir qui danse, le corps noir qui swingue, le corps noir qui fascine, le corps noir et le sexe, le corps noir à l’état sauvage, le corps noir visible, invisible.
Jean-Claude Charles a le souci du détail. Toute son entreprise consiste à fouiller dans le passé d’une Histoire construite par l’Occident blanc et à déterrer des textes, des vieilles pages de journaux, des images, des citations de journalistes, d’écrivains, de philosophes et autres penseurs ayant servi de ciment à la création d’une question noire.
Le journaliste navigue dans les contextes politiques, culturels et sociologiques de l’Histoire française, américaine, haïtienne en opérant des détours, en s’autorisant des détournements, en se posant lui-même comme ce corps noir qui observe le monde en train de l’inventer. 

On croise ainsi dans sa longue traversée, le philosophe allemand Hegel pour qui « le nègre représente l’homme naturel dans toute sa sauvagerie et sa pétulance ». On prête aussi attention à l’image de la femme noire dans la célèbre série de livres S.A.S, écrit par l’auteur français Gérard de Villiers :


Gérard de Villiers n’en croit pas ses yeux : « Très belle pour une Noire ».
Dans Kill Henry Kissinger, le fabricant des S.A.S. n’y va pas de cliché mort :
«  […] Elle mit un disque de musique brésilienne sur l’électrophone et vint vers lui en dansant comme seules savent le faire les Noires. […] ».


Non son ironie et par le secours d’un verbe sonore assez virulent, Jean-Claude Charles, puise également dans l’imaginaire de la littérature critique de jazz en France. Il montre comment elle participe, à son insu à ce dépôt de fantasmes qui emprisonnent le corps noir. Surtout, il relève comment le langage utilisé par cette littérature critique contribue à conforter des idées illusoires qui essentialisent l’homme noir. Bref, « à ouvrir, à creuser la blessure.»
Lisez pour voir :

De Libération, où paraît tel compte rendu d’une prestation à Paris de Kahil el Zabar dont l’auteur ne manque pas de signaler par ailleurs le travail remarquable avec les musiciens de Chicago, mais pour finalement le nier…

« Il ne s’agit jamais de “performance”, mais de quelque chose de simple et de dense sorti de la mémoire ancestrale. Les têtes s’envolent, voyagent. La sienne se balance, ponctue. L’Afrique est proche. Les rythmes, l’appel des voix, nous plongent directement dans la forêt. C’est une sorte de cérémonie rituelle qui se déroule sous nos yeux. La musique, sereine, violente, enveloppante, reste toujours dans le magnifique […] Un moment rare qui peut faire comprendre pourquoi le jazz, le blues sont musiques noires, jamais l’émotion balancée par ces musiciens n’atteindra une telle force quand elle sera jouée par d’autres. Question de racine. » (« L’envoûtement », par Philippe Conrath, Libération du 13 octobre 1978.)


La plume de l’écrivain discret fait un sort à ces grandes figures intellectuelles, qui à leur manière ont contribué à façonner une certaine imagerie du corps noir.
C’est le cas du poète et premier président du Sénégal, Léopold Sédar Senghor.
Sa formule clinquante « l’émotion est nègre comme la raison hellène » prononcée en 1963 est détournée dans ce livre à de multiples reprises, singée par l’écriture de Jean-Claude Charles qui suggère avec ironie une prétendue fascination pour la « démocratie athénienne » chez l’intellectuel sénégalais.
Le philosophe Jean-Paul Sartre est bien sûr convoqué à son tour. Son rôle d’endosseur du péché colonial que lui prête Jean-Claude Charles est mis en lumière à travers une phrase précise relevé dans la pièce Orphée noir (1948) de l’écrivain français engagé : 
 « parce qu’elle a eu l’horrible privilège de toucher le fond du malheur, la race noire est une race élue ».
Enfin, voici venir par une porte dérobée, Jean-Michel Serres, « cet anti-maître résolu. » Celui qui, pourtant n’a pas l’habitude des « dérapages incontrôlés » commente l’auteur de Ferdinand, je suis à Paris, proclame avec fougue en janvier 1973 : « Il faut espérer pour l’avenir du monde que le nouveau Marx sera noir » (revues Critique et Nouvelle Optique).

 

LES ROUTES DU BLUES 1990

Crédit photo : Patrick Barde

 

Tableau IV.

Good bye Identité noire.

Le corps noir n’a jamais été autant d’actualité. Cette phrase extraite de l’essai qui est ici critiqué, également :
« Le corps noir – dans une civilisation fondée sur le primat de l’œil, la dictature de la vue, la loi de la représentation – vivrait plutôt de l’évidence qui le tue. »
Comment ne pas penser en la lisant aux violences policières aux Etats-Unis, dont le corps noir semble être la principale cible ? Comment ne pas s’interroger sur cette fascination qu’ont certains Blancs à se grimer en Noir ? (ou pour le dire autrement : pratiquer le blackface). Comment ne pas aborder la question de l’image qui est renvoyée de la femme noire et de l’homme noir dans la culture populaire ? Comment  ne pas rappeler ici la puissance évocatrice du savoureux film d’horreur de Jordan Peele, Get Out, dans lequel le corps noir est le fantasme, la proie et l’horizon d’une famille blanche de la bourgeoisie américaine ?

Oui, le corps noir n’a jamais été autant d’actualité, de même que l’identité statique dans lequel il est moulé.

Jean-Claude Charles pense l’identité comme un « concept-verrou » qui ne fait que diviser les Noirs en types, comme celle du bon ou du mauvais nègre, du « nègre qui trahit sa race » ainsi qu’en d’autres variantes toutes aussi catégorisables et binaires.
Il semble que pour lui, parler d’une identité noire, c’est poser une brique de plus sur ce mur de la Différence construite de toutes pièces pour accepter l’Autre, le désigner comme Autre à l’envi. Or, comme l’auteur le rappelle au début de son essai,  « sa différence (cette problématique suspecte « conduite par Montaigne, reconduite par Rousseau » et sources d’idées reçues porteuses de « négrophilie ») se porte très bien » !

Que dirait aujourd’hui Jean-Claude Charles de l’émergence de hastags, de slogans comme « Black Girl magic », « l’Afrique c’est chic » ou encore de ce que la presse féminine s’exalte à appeler le « retour du cheveu afro » dit cheveu naturel, lui qui dans Le corps noir considère le slogan « Black is beautiful » né dans le contexte des luttes démocratiques aux Etats-Unis comme une résurgence de la Parole du maître blanc venant dicter au corps noir « le rapport correct à son propre corps » ?

“Le slogan Black is beautiful, dans le contexte des luttes démocratiques, ne constitue pas autre chose que l’effet de cette dictée : le corps se raidissant dans sa prétendue différence, la décrétant avantageuse, bénéfique ; incapable de se contenter d’être, sans attribut, de vivre, intransitivement. Se brandissant comme un drapeau, ordre reçu. Le fils de l’esclave d’hier cherchant dans un moderne regard possible du maître la certitude qui se dérobe sous ses pieds au moment même où il répète compulsivement que voilà je la tiens cette certitude, qu’elle est solide, que voilà je suis beau, beau, beau.”

 

Tableau V.

L’Afric, c’est chic mais MOI PAS PARLER L’AFRICAIN

Farewell identité noire, Farewell…
Ah non, posons nous un petit instant sur une table Africaine et dialoguons sur ce « cordon ombilical » déterré dans les Amériques « qui lia jadis à une mère : l’Afrique ». Sur ce sujet, Jean-Claude Charles fait railler sa prose.
Il fait référence au mouvement « Back to Africa » impulsé dans les années 1920 par le leader panafricain Marcus Garvey. Ce mouvement qui prône un retour des noirs américains sur la patrie de leurs ancêtres et la création d’un « peuple africain des Amériques » dans un contexte de luttes contre le pouvoir et la domination blanches émerge véritablement nous dit Jean-Claude Charles dans les années 60.
Il est porté entre autres par des leaders noirs comme Stockely Carmichael ou encore Malcom X. Ils ont imposé la question de l’Afrique maternelle, de cette « Mama Africa » terre d’origine et dans la presse américaine,
Jean-Claude Charles apporte à cette thématique d’une grande modernité, des précisions intéressantes. En réalité, révèle le journaliste enquêteur « 
l’alternative africaine » a été pensée depuis belle lurette par… des conservateurs libéraux du Sud des Etats-Unis, au moment de la résistance des esclaves noirs, avant la guerre de Sécession.

“Thomas Jefferson, James Madison, John Hartwell Cocke (…) désireux de construire une solide Amérique anglosaxonne, blanche, protestante, fondée sur les valeurs du travail, de l’épargne, de la sobriété et de la droiture morale, prônèrent la déportation en masse des nègres vers l’Afrique.”


Ce courant d’un retour vers l’Afrique ou « cet effort idéologique de transformer les Noirs américains en un peuple de songe-creux » n’a selon l’auteur pas eu les résultats escomptés.

 

Dernier tableau.

Quel est le FIN mot de l’histoire ?

Certainement pas cette fausse assertion puisée dans l’Ouverture de l’essai .

« Nous sommes nègres de la tête aux pieds et de Dakar à Rio ».

Les « origines haïtiennes » de Jean-Claude Charles ne sont sans doute pas hasardeuses dans sa réflexion critique sur l’imaginaire d’une terre africaine, terre naturelle de tous les noirs sans distinction, à la recherche d’une « idéologie noire ».
L’écrivain rappelle que ce qui est désigné par la Guinée (Nan-Ginen en créole) dans la conscience populaire haïtienne, et qui « se réduit (à) l’évocation de la Mère marque le passage de l’Histoire par l’imaginaire et fonctionne comme mythe de vie, d’ailleurs sans insistance.»
Celui qui ne rejette pas sa négritude  réfute toute idée d’essentialisation de l’homme noir en une race. « S’il faut appartenir à quelque race je suis de la race des voyageurs sans mots », rappelle t-il à l’épilogue de son essai.
Et s’il y a bien une chose qu’il faut retenir de ce livre précis, subtil, documenté, aux nombreuses intertextualités, c’est tout d’abord cette volonté qu’a son auteur de voir l’homme noir mettre un point réellement final à cette « exploitation du passé colonial » afin que « le nègre d’aujourd’hui » puisse intervenir dans son histoire.
Au « nationalisme noiriste étriqué », l’écrivain oppose sa « condition d’homme de nulle part », sa condition de nègre errant, qui a fondé d’ailleurs les germes de son oeuvre inclassable.
Il n’est donc point question pour Jean-Claude Charles de nier son corps noir éternellement présent mais il n’est point question aussi d’en faire son unique vérité, sa seule lumière dans ce vaste ciel de l’utopie d’un monde où la barrière des couleurs ne sera plus.

Les mots de Jean-Claude Charles ont une forte résonance. Le long texte que je lui accorde ici prouve bien l’intérêt qu’a suscité la lecture de son oeuvre peu connue et pourtant nécessaire si ce n’est digne de curiosités littérairement et humainement parlant. Une chose reste tout de même floue voire invisible dans Le Corps noir, c’est l’histoire d’avant la création de ce corps noir comme objet d’échange, comme invention. Si l’écrivain semble poser sur la table certaines des cartes essentielles à la réflexion de ce qui ne fonde pas l’homme noir, il oublie d’évoquer ce qu’était l’Afrique avant l’invention de l’Afrique blanche qu’il dénonce dans sa posture d’homme écrivain aux pié poudré… 

Y.B

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