Amitié et Féminisme font-ils bon ménage?

Plongée dans les amitiés féminines d’Elena Ferrante et de Toni Morrison. (1/2) 

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Dans une
interview accordée au magazine The Paris Review en 1993, l’écrivaine afro-américaine Toni Morrison confiait que pendant l’écriture de son deuxième roman Sula, il lui semblait que pour une majorité de la population féminine, avoir une amie femme était considérée commeune relation secondaire alors que celle entre un homme et une femme était une priorité.
Les femmes, poursuivait l’auteure, avaient pris l’habitude de mettre au second plan les relations avec leurs propres amiEs même lorsqu’un homme n’était pas dans les parages. Ce schéma singulier est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles certaines préfèrent leur compagnie, avait jugé l’auteure de Beloved.
Il a fallu poursuivait-elle, que « nous apprenions à nous aimer ».

Toni Morrison n’a pas manqué de s’impliquer dans ce nous comme pour rendre compte de l’autorité d’un certain pluriel, de l’importance d’un collectif uni, doté de ce sexe faible dans l’Amérique des années 70 confrontée à l’apogée des féminismes, aux combats raciaux mais aussi aux désillusions d’un peuple commençant tout juste à panser ses maux provoqués par la guerre du Vietnam.  L’écrivaine n’a pas manqué de s’impliquer dans ce nous, sans doute aussi parce que, son statut de femme embarquée dans les événements de son temps et engagée dans l’écriture lui intimait de s’interroger sur cette relation « discréditée » comme elle l’a qualifiait alors, qu’est l’amitié féminine.
Peu de romancières et de romanciers se sont véritablement attaqués dans leurs récits à la peinture d’une réelle amitié entre femmes, une amitié entre femmes hétérosexuelles, précisait Toni Morrison. Car, il y a bien Virginia Woolf.
Dans son oeuvre, l’auteure de Mrs Dalloway a très souvent mis sur pied des histoires d’amitiés féminines mais il s’agissait d’amitiés lesbiennes ou alors de relations entre femmes « secrètement lesbiennes ».

Parenthèse.
Selon un article paru dans la revue Nouvelles questions féministesVirginia Woolf s’interrogeait déjà sur « l’absence en littérature de femmes cultivant des relations d’amitié », dans son génial essai, Une chambre à soi, paru en 1929. L’écrivaine anglaise « nous fait comprendre que l’amitié entre femmes, et non la concurrence et la jalousie, aurait pu modifier le cours de l’Histoire ».
Fin de la parenthèse.

L’auteur anglais Henry James, mentionné également par Toni Morrison dans son interview donnée au magazine littéraire américain, a pour sa part fait exister des personnages féminins d’un point de vue masculin. Quant aux héroïnes de Jane Austen, elles n’ont à la bouche que les mots « hommes » et « mariage » a commenté l’écrivaine. 


L’AMITIÉ ENTRE FEMMES, OBJET DE FANTASMES

 

 

« Avoir des femmes hétérosexuelles qui soient amies et qui discutent entre elles, exclusivement de leurs vies me semblait être quelque chose de fondamental quand Sula a été publié en 1971. Mais, cela n’est guère plus radical aujourd’hui ».


Au début des années 1990, cette assertion de
la première femme noire récipiendaire du Prix Nobel de littérature (1993) pouvait en effet passer pour une réflexion assez désuète. Plus de quarante plus tard, il semble qu’elle soit bel et bien démodée. Je dis bien semble, afin d’avoir la liberté d’écrire ici sur un sujet souvent fantasmé qui fait encore l’objet de nombreux stéréotypes.
A l’heure où les hastags #empowerment (une forme d’entraide et de solidarité féminine), #BFF (best friend forever = meilleure amie pour la vie) ou encore #sororité (ce terme vient du mot soeur, il désigne une communauté de femmes) inondent nos publications Facebook, Twitter ou Instagram, je m’interroge sur ce que représente l’amitié entre femmes, sur la manière dont elle évolue, sur la façon dont elle échoue à être vraiment et non paraître, sur les contours que les sociétés et les cultures lui attribuent, sur les images ou les mots qui nous viennent à l’esprit quand on se prend à se questionner sur ce qui est devenu un véritable lieu commun, une sorte de gourou à penser/pensée.
Lier amitié féminine et féminisme ne tombe pas de soi bien que les deux concepts se croisent nécessairement et se contredisent en même temps.

Pour Toni Morrison, créer Sula, le personnage éponyme de son deuxième roman apparaît peut-être comme la manière la plus simple de réparer ou du moins scruter par l’imaginaire, ce qui dans les relations entre femmes fait défaut, échappe ou dérange. Elle donne naissance en 1973 à l’un des personnages féminins les plus obsédants de la littérature contemporaine et à une amitié féminine aux contours paradoxalement anti-féministe.

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ES-TU L’AMIE GENTILLE OU L’AMIE MÉCHANTE ?

Lorsque Elena Greco, la narratrice-personnage de L’amie prodigieuse, saga italienne imaginée par Elena Ferrante, souhaite parler de sa découverte des écrits de la féministe Carla Lonzi à son amie Raffaela Cerullo, cette dernière se moque gentiment d’elle et ne souhaite pas en savoir davantage.

Nous sommes au milieu des années 1970, la jeune écrivaine qu’est devenue Elena Greco vit à Florence avec ses deux filles en bas âge et son mari, Pietro Airota, un universitaire cultivé né au sein d’une riche famille d’Italie. Après le succès de son premier roman, la fille du potier, qui a réussi à gravir l’échelle sociale en s’extirpant de la pauvreté de son quartier de Naples grâce aux études, peine à écrire un deuxième livre. L’inspiration et l’énergie lui manquent alors elle se morfond dans son rôle de mère bourgeoise et d’épouse esseulée.
Raffaela Cerullo, qu’Elena Greco est seule à surnommer Lila, n’a quant à elle pas eu la chance de continuer l’école ou d’aller à l’université malgré son intelligence. Elle est divorcée et vit toujours à Naples avec son amant (Enzo Scanno) et l’enfant qu’elle a eu de son union ratée avec Stefano Carracci, le fils de Don Achille, « l’ogre des contes, qui s’est enrichi grâce au marché noir et à l’usure ».

Les deux femmes ont poursuivi des chemins de vie bien différents mais elles ont gardé des liens très forts qui ont évolué à l’image de leur amitié devenue adulte, orpheline de l’insouciance enfantine. Si Elena voue toujours une admiration obsessionnelle pour Lila, l’aimant de cette saga, personnage insaisissable et complexe doté d’un esprit rusé et d’une vision du monde bien à elle, ce sentiment est néanmoins conjugué à de la jalousie, de la méfiance parfois de la détestation.
Lila est celle qui a toujours plu, notamment aux hommes. Lila est aussi celle qui a toujours su tout faire avec brio et presque sans efforts : lire, écrire, apprendre des langues étrangères, parler un italien distingué, penser le monde et la condition humaine. Lila est la meilleure et la plus forte. Elle a tout de cette amica geniale dont toute les petites filles rêvent d’avoir en secret.

Lila apparut dans ma vie en première année de primaire, et elle me fit tout de suite impression parce qu’elle était très méchante. Nous étions toutes un peu méchantes, dans cette classe, mais seulement quand la maîtresse, Mme Oliviero, ne pouvait nous voir. Lila en revanche, était tout le temps méchante.
(L’amie prodigieuse)


A plusieurs reprises, la narratrice de cette longue histoire qui débute à Naples au début des années 50, fait référence à la méchanceté de Lila. 
Dans L’amie prodigieuse (1ère partie publiée en 2014 en France) ainsi que dans les deux tomes suivants (Le nouveau nom (2016), Celle qui fuit et celle qui reste (2017), elle insiste sur ce travers, une différence cruciale entre leurs deux personnalités.  Elena serait la « gentille » tandis que Lila représenterait « l’amie méchante ».
Pourtant, c’est précisément ce trait de caractère qui a
impressionné Elena et fait se démarquer Lila à ses yeux.

La petite Elena Greco a t-elle senti le danger en Lila lorsqu’elle l’a vue pour la première fois dans cette salle de classe ? A t-elle effleuré ce côté obscur de son amie lorsque cette dernière s’est emparée un jour de sa poupée et l’a jetée volontairement au fond d’une cave, là où habite Don Achille, l’ogre des contes qui les effraient tant ? C’est ce geste qui amène les deux personnages à affronter leur plus grande peur, c’est ce tempérament spécial de Lila qui permet à l’amitié entre les deux fillettes, de sortir de quelque part : d’exister.

Un jour, Lila et moi décidâmes de monter l’escalier qui conduisait, marche après marche, étage après étage, jusqu’à la porte de l’appartement de Don Achille : c’est ainsi que notre amitié commença. (L’amie prodigieuse)

 

L’AMITIÉ ENTRE FEMMES : UN CONVOI TENDRE-AMER

Sula Peace et Nel Wright voient le jour en 1910 à Médallion, petite ville fluviale de l’Ohio, où la communauté noire a pris ses quartiers dans le « Fond », une zone de la ville perchée sur les collines. Les deux fillettes qui se sont rencontrées dans les
« couloirs chocolat de l’école Garfield » puis à la cour de récréation « entre les cordes de la balançoire » ont bien
failli ne pas être amies bien que la naissance de leur amitié « fut aussi intense que soudaine »

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Petites, les deux héroïnes de cette courte fiction sont deux rêveuses submergées par le
goût de l’aventure en partie dû à leur statut de fille unique qui les obligent à faire de leur solitude, un vaste terrain d’imagination. Alors que Sula naît au sein d’une famille où le désordre semble être la chose du monde la mieux partagée, Nel voit le jour dans un univers
« incroyablement ordonné ». L’une à la peau marron foncé (Sula), l’autre est « couleur de papier de verre mouillé » (Nel) mais « chacune trouva dans les yeux de l’autre l’amitié qu’elle recherchait ».
Ces personnages de Toni Morrison entretiennent une relation puissante fonctionnant elle aussi comme une contradiction, et qui plus tard prendra la forme d’une dualité. Le tempérament fluctuant et insaisissable de Sula s’oppose à la personnalité « forte et plus cohérente » de Nel. Quand cette-dernière se fait embêter à la sortie de l’école par quatre jeunes Blancs, Sula lui vient en aide d’une manière tout à fait provocante.

Sula s’accroupit au milieu du chemin et posa tout par terre : sa gamelle, son livre de classe, ses moufles et son ardoise. Tenant le couteau de la main droite, elle tira l’ardoise vers elle et appuya violemment son index gauche sur le tranchant, d’un geste résolu mais maladroit. Elle ne réussit qu’à trancher le bout du doigt. Les quatre garçons restèrent bouche bée devant la blessure et le bout de chair recroquevillé comme un bébé champignon dans le sang écarlate qui coulait sur les bords de l’ardoise. Sula leva les yeux : «si je suis capable de me faire ça, qu’est-ce vous croyez que je vais vous faire ? » dit-elle d’une voix calme.


Qu’est l’amitié à ce moment innocent de l’enfance ?
Comment se la représente-t-on quand on ne sait ce que signifie la veille ou le lendemain ?
Dans ce roman, Toni Morrison imagine l’amitié féminine, du moins ses prémices au sein d’une bulle protégée par la méconnaissance, auréolée de fantaisies, de rêves prudents mais aussi de dangers, de violence et de transgression.

Si Sula est sans aucun doute l’héroïne de première classe de ce roman, c’est en partie dû à son audace et au rôle d’amie pas comme les autres qu’elle tient ou qui lui est assigné. Comme Lila, le personnage prodige d’Elena Ferrante, elle endosse le costume douteux, voire dangereux de l’amitié. Entendez par là, sa part de risque.
Lorsque Lila, durant des vacances à Ischia se met à fréquenter Nino Sarratore, celui dont est follement amoureuse (en cachette) depuis l’enfance Elena, cette dernière ne comprend pas l’attitude de son amie. Elle est mariée à Stefano Carracci, un riche parti de Naples et doit se reposer afin d’enfanter dans de bonnes conditions.
Surtout, se demande la narratrice, n’a t-elle pas remarqué les sentiments qu’elle-même avait pour Nino?

Sula n’a t-elle pas mis à l’épreuve son amitié avec Nel en couchant avec son mari afin de « remplir une sorte de vide » coincé derrière sa tête ? A Nel, qui lui demande des explications sur son acte lors de leur ultime discussion, en lui rappelant à quel point elle a été “bonne” envers elle, Sula répond par une formule choc :
« Etre bon envers quelqu’un, c’est pareil que d’être méchant. Risqué. Ca ne rapporte rien. »

Plus, la jeune femme interrogera son amie sur ce rôle qu’elle joue, cette place de seconde classe dans le convoi tendre-amer de l’amitié entre femmes.

“Comment sais-tu” dit Sula.
“Savoir quoi?”Nel ne voulait toujours pas la regarder.
“Celle qui était bonne. Comment sais-tu que c’était toi?”
“Qu’est-ce que tu veux dire ?”
“Je veux dire ce n’était peut-être pas toi. C’était peut-être moi”.


A suivre… 

Y.B

Une réponse

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