Aja Monet, de bruit et de fureur

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Ses mots sont comme des pulsations rythmées par les chants passés de lointaines aïeules,  par les souffrances et les batailles de mères, les interrogations et les quêtes de filles, le combat et la puissance de femmes à la fois réelles et imaginaires. Dans son second recueil poétique intitulé My Mother was a Freedom Fighter la poète américaine Aja Monet  livre ses expériences et celles d’une lignée de femmes, en particulier celles de la diaspora noire en prise avec le monde.
Leurs histoires individuelles tapissent ce recueil de poèmes tels des empreintes d’un passage, d’existences en train de se faire, de témoignages affamés de voyages.
Grandir, s’épanouir, aimer, être aimée, donner la vie, porter et élever des enfants, travailler, se battre, combattre, mourir, renaître, créer, imaginer.

Les femmes sont ici les sujets de grands Verbes, de ces Verbes qui ont forgé des mythes, bâtit des civilisations et des révolutions. « All violence is a violence toward women » nous explique l’auteure dans la note introductrice du recueil.
Sans doute, pour mieux nous éclairer sur l’intention poétique et politique qui se dessine au fil des pages, des pages denses où l’omniprésence de lettres en minuscules, une ponctuation avide, une forme hybride façonnent non pas le style de la poétesse – car la poésie n’est pas une affaire de style – mais plutôt sa vision.

DES MOTS QUI CLAMENT L’ÊTRE

A seulement 30 ans, Aja Monet manie les mots d’une manière magistrale, sans superficialité ni soucis d’apaiser les usages d’un langage poétique figé, embarrassé de carcans. Au contraire, ceux-ci sont inquiétés, troublés par leur liaison avec cet art de la parole, avec ces « spoken words » dressés par la voix vibrante de l’auteure de
The Black Unicorn Sings (2010).
Ses poèmes, faits pour être déclamés, performés devant un public sont lancés à la face d’un monde qui ignore encore que le langage poétique peut ébranler. Cela, Aja Monet qui est aussi chanteuse sait très bien le faire.
En 2007, elle devient la plus jeune championne à remporter le prestigieux titre du Nuyorican Poets Café Grand Slam, du Lower East Side. Elle n’a que 19 ans.

 

Aja Monet récite ses poèmes the sentiments of the colored women et my regards to brooklyn. 

 

Il suffit de l’entendre réciter ses poèmes pour comprendre que sa voix n’est pas la seule fautive, la seule complice d’une prose consciente et engagée.
Les histoires qu’Aja Monet a choisi de nous raconter s’appuient sur son combat pour la liberté et sa farouche intention de changer l’ordre actuel du monde. L’afro cubaine fait surgir de sa mémoire et de celles des femmes qui l’ont précédée, les résonances de ses interrogations, de ses joies, de ses angoisses, de ses désirs de comprendre et faire se relier des batailles.
De Bethléem à Kenscoff, de Brooklyn à Paris en passant par la Syrie et Cuba, comment ne pas furieusement rêver de connecter des espoirs? Aja Monet clame l’Être à être.
Elle porte sa poésie devant une audience comme ces femmes qui portent la vie.
Ses mots se nourrissent de la ferveur du slam ou du souffle des negro-spirituals, d’un langage métaphorique qu’elle sort des tripes de son optimisme. Sa poésie écrit-elle, est enfantée en tremblant :

« my voice shivers words/settles in like a bunch of birds by a fountain/in what washes/water of the spirits », parfois en hurlant : « with all my being/i hurl sounds at moving men »
(Extraits du poème each poem i take my pedestals and bury them).

 

UNE POÉSIE DES SENTIMENTS

Aja Monet est née à New-York en 1987. Dans le premier chapitre du recueil, (inner (city) chants) elle se remémore ses moments d’heurs, de rêveries, de peurs et de colère dans son quartier de Brooklyn où elle a grandi. Ses souvenirs lui servent de prétexte pour évoquer la violence de la gentrification, la vue trop habituelle des menottes agrippées aux poignets de jeunes afro-américains, la peur de mourir jeune ainsi que la violence de la pauvreté.
Son « je » est omniprésent. Il est à la fois l’auteure, jeune afro-américaine aux origines cubaines- jamaïcaines, et un(e) autre. N’affirme-t-elle au début de My Mother was a Freedom Fighter qu’elle vit dans la contradiction ? Très souvent, ce « je » et un « elle » dialoguent de concert pour témoigner de l’admiration d’une enfant pour sa grand-mère cubaine, une vieille femme aux « mains anciennes », qui en été, passait son temps sur le porche d’une maison de New-York, et qui a appris à sa petite-fille rêveuse que « l’amour est sacrifice ». (if ever you find yourself on the j train).

De poème en poème, la poétesse fait se rencontrer la petite fille qu’elle a été, la jeune adolescente qu’elle était, la femme noire et métisse qu’elle est, la petite sœur qu’elle est puis cette manipulatrice des mots qu’elle est devenue et qui a bien failli ne pas être.

« i owe my life/to the woman/who stopped my mother/on the b56/on her way/to the abortion clinic/and told her/you have a poet coming.»
(fin du poème give my regards to brooklyn).

Parfois, le « je », de la poète remonte jusqu’aux origines, au Commencement de l’acte créateur : « my first audience was a small room of ovaries/ i read poems about a planet called the heart » (wit), il fait aussi des retours en arrière pour raconter des souvenirs marquants, comme celui à quatre ans, de la vue d’une arme à feu visant la tête de sa mère (shell shock).

mothers raise their children to become flower
but then become their weeds
attached at the womb
boys grow into men
but they never leave
trying to fit back in
and make a belly rotate his sun
around the world 260 degrees. (Extrait du poème young)

Si certains de ses poèmes mettent en lumière des réflexions sur ce que signifie être mère, désirer un enfant, le porter, l’élever, c’est parce que la relation entre Aja Monet et sa propre mère a longtemps été difficile. Lors de sa venue à Paris le 26 octobre pour la présentation de son recueil, Aja Monet a confié qu’elle s’était servie de l’écriture pour tenter d’expliquer cette dure relation qu’elle entretenait avec celle qui l’a mise au monde. Sa prose regorge de moments intimes, de dévoilements, de sentiments sur cette femme qui a élevé seule ses trois enfants mais aussi sur toutes ces mères qui font ce qu’elles peuvent (for the mothers who do the best they could).

Dans le poème the emerging woman after aborting a girl, il est question du temps à prendre pour élever un enfant mais aussi du regard que l’on porte sur des femmes qui donnent la vie sans forcément le vouloir, sans être prêtes à se sacrifier pour un autre être.
Comment transmettre l’amour de génération en génération ? Comment se préparer à faire vivre une vie ? Les visions de la maternité, de la mère, de la femme-mère, de l’abandon de soi abondent sous forme de constats et de vérités à rappeler. Nos mères ne sont pas Dieu bien que nous souhaitons parfois qu’elles le soient. Nos mères ont été quelqu’un avant d’être des mères. Nos mères passent leur temps à offrir leur chair à la terre. Nos mères sont des corps qui ont été endommagés. Nos mères ont été battues, vendues, tuées. Nos mères sont « ces combattantes de la liberté qui nous apprennent comment combattre ».

when we left our mother’s belly
we did not take any land
only thing we took was the weapon of her smile
and the elixir of her love.
(Extrait du poème we are)

 

YES, BLACK LIVES MATTER

Pulvériser des non-dits, réinventer un monde, le rêver.
My Mother was a Freedom Fighter prône aussi l’engagement dans le temps présent et dans les luttes qui l’accompagnent. Activiste engagée, Aja Monet fait donc ici un sort aux politiques et aux lois d’une Amérique blanche qui fauche des vies « noires », les appauvrit ou les fait tomber en déréliction. « How do you matter a life » demande-t-elle dans le dernier poème du recueil, daughters of a new day, un puissant appel à protester et à résister qu’on soit un homme noir ou une femme noire aux Etats-Unis, une mère à Hébron ou encore une femme transgenre. Pour la poète, « faire compter une vie » consiste peut-être à l’immortaliser dans le marbre des mots.

Lorsqu’elle parsème dans son texte #sayhername, les noms de femmes noires victimes de violences policières aux Etats-Unis, c’est pour mieux mettre à mal le double anonymat qu’elles subissent. Leur anonymat dans la vie en tant que femme noire « listen for us in/the saying of a name you cannot pronounce, black/ and woman, is a sort of magic you cannot hashtag » se prolonge avec l’anonymat dans la mort : ces femmes de couleur ne sont plus que des corps criblés de balles : « all these nameless bodies haunted/ by pellets wounds in their chest ».

Quand elle se rappelle cette première fois où elle a détesté un policier, qui a humilié son frère devant ses yeux, c’est pour mieux relier cette expérience à la colère et au combat des hommes noirs aux Etats-Unis.

Lorsqu’elle apostrophe dans un poème cinglant, (it is what it was) l’ancien président Barack Obama au sujet de sa politique vis- à-vis des banques, de la non fermeture du camp de Guantanamo ou de la mort de Trayvon Martin, c’est pour mieux dénoncer « l’ogre » capitaliste et la position d’un homme qui est bien clame-t-elle, Trayvon Martin.

mr no power to close gitmo while chastising black folk
to defend your white cousins,
we know trayvon could’ve been your son
sad thing is, he was,
he was you, too.

 

UN REGARD OPTIMISTE ET PLEIN D’ESPOIR

My Mother was a Freedom Fighter dessine de multiples imaginaires et des pistes de réflexion pour penser l’avenir, le préparer à être. Le verbe anglais « be » est d’ailleurs le mot qui clôt l’ensemble poétique de cet appel à résister.
Le titre du recueil reprend celui d’un poème dans lequel Aja Monet retrace les parcours des femmes noires pour s’approprier leur vie et leur liberté. L’artiste afro-cubaine tentent d’offrir sa vision sur les histoires de ces femmes qui se sont vues assignées une identité. Elle raconte aussi des existences qui n’ont pu être entendues, écrites, inscrites quelque part, dans la conscience d’un être qui cherche à se voir et à se comprendre, dans le temps présent ou au creux de l’oreille d’une mémoire déboussolée.
Qui se souvient de Nehanda Abiodun et d’Assata Shakur, ces deux activistes afro-américaines qui ont dû s’exiler à Cuba dans les années 70 et consacrées dans le poème Nehanda taught me ?
Qui peut mettre des mots aussi justes sur cet amour naissant, « inevitable » entre une femme noire et un homme noir qui se rencontrent pour la première fois, un beau jour, en Palestine ?
Qui peut exprimer avec ce langage musical, les « sentiments of the colored women » en convoquant le fantôme de la célèbre réplique de la grand-mère de Janie dans le roman Their Eyes were watching God (Une femme noire) de Zora Neale Hurston : « Les négresses, ce sont les mules du monde » ?
Enfin, qui possède l’art de métaphoriser les entraves, les joies, les douleurs, les morts, les amours, la tendresse de consciences sans cesse en lutte ?

My Freedom was a Freedom Fighter est un chant qui ne s’arrêtera plus.

Y.B

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